Nicolas Bouvier (3)
05/12/07 17:56
| cueillette
un autre caillou blanc de Nicolas BOUVIER ...
ex. l'usage du monde
dessins de Thierry Vernet
Petite Bibliothèque Payot
Erzerum
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--- À l'est d'Erzerum, la piste est très solitaire. De grandes distances séparent les villages. Pour une raison ou une autre, il peut arriver qu'on arrête la voiture et passe la fin de la nuit dehors. Au chaud dans une grosse veste de feutre, un bonnet de fourrure tiré sur les oreilles, on écoute l'eau bouillir sur le primus à l'abri d'une roue. Adossé contre une colline, on regarde les étoiles, les mouvements vagues de la terre qui s'en va vers le Caucase, les yeux phosphorescents des renards. Le temps passe en thés brûlants, en propos rares, en cigarettes, puis l'aube se lève, s'étend, les cailles et les perdrix s'en mêlent ... et on s'empresse de couler cet instant souverain comme un corps mort au fond de sa mémoire, où on ira le rechercher un jour. On s'étire, on fait quelques pas, pesant moins d'un kilo, et le mot "bonheur" paraît bien maigre et particulier pour décrire ce qui vous arrive.
--- Finalement, ce qui constitue l'ossature de l'existence, ce n'est ni la famille, ni la carrière, ni ce que d'autres diront ou penseront de vous, mais quelques instants de cette nature, soulevés par une lévitation plus sereine encore que celle de l'amour, et que la vie nous distribue avec une parcimonie à la mesure de notre faible cœur.
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Le lion et le soleil
----- Frontière iranienne
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--- Nous assîmes le nabot sur le capot. Je conduisais très lentement sur une piste étroite et moelleuse. Thierry, perché sur le siège du passager, allumait des cigarettes pour le soldat qui chantait, les yeux mi-clos, une petite ritournelle, et émettait par bouffées une forte odeur de mouton. À notre gauche, les flancs de l'Ararat tendaient dans la nuit un mur de plus de cinq mille mètres. À mesure que nous approchions du défilé, l'air devenait plus chaud. Des nuages parisiens couraient sur une lune de soie. Les roues en écrasant le sable faisaient une interminable et profonde respiration pendant que les souvenirs de la dure Anatolie fondaient comme sucre dans le thé.
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