juin 2008
Benoîte Groult

la touche étoile roman

éd. Grasset - 2006


----------- Groult-étoile



... p.27
-- Je voudrais comprendre comment l'amour et le respect des vieux, si puissants dans l'Antiquité, dans les civilisations africaines ou indiennes et même encore en Europe au siècle dernier, ont pu sombrer dans notre société moderne et ce qu'il adviendra quand ces vieux survivront jusqu'à cent vingt ans, ce qui ne saurait tarder ?

... p.32
-- J'ai réussi jusqu'ici à m'attarder dans cette période de transition (plus ou moins longue suivant les individus et leur capacité de déni) entre deux états : se croire encore jeune et se savoir définitivement vieux. Il faut en tout cas admettre une vérité dérangeante : on est vieux dans le regard des autres bien avant de l'être dans le sien.

... p.178
-- C'est ainsi qu'à l'approche de mes soixante ans, pour la première fois, je n'ai plus d'âge précis. Je flotte dans une région mal définie pour un temps indéterminé, cinq ou dix ans dans le meilleur des cas, une sorte de prévieillesse comme il existe une préretraite, état où l'on peut encore prétendre à tout mais aussi tout perdre en un seul instant.
-- J'imagine que dans vingt ans, je serai fière parfois de dire " j'ai quatre-vings ans, vous savez " et que je ferai ma coquette. Il n'y a pas de quoi se vanter quand on a soixante ans. C'est l'âge du lifting qu'on n'avoue pas, des régimes aberrants censés prévenir des maux encore imaginaires. C'est l'âge où la triche devient un réflexe de survie, y compris avec soi-même. C'est grâce à ce minimum vital de mauvaise foi que je reste persuadée d'être encore en plein dans ma vie, une habitante normale de cette terre en somme, que rien ne distingue des autres. J'oublie que je ne me vois que de face et que par conséquent j'ignore la moitié des informations me concernant. Qui plus est, je fréquente ma moitié la plus avantageuse puisqu'elle inclut mon visage, cette vitrine que j'agence à ma guise.


Benoîte Groult, née en 1920, nous donne à lire un roman émouvant et drôle de plusieurs générations de femmes, où Alice, 80 ans, journaliste féministe de choc, est fort probablement teintée d'autobiographie. J'ai trouvé le roman un peu inégal mais certaines pages sont absolument jubilatoires pour quelqu'un de mon âge .... Happy


Isabelle Pinçon

extrait de Lhommequicompte Journal un peu vrai

Cheyne Editeur - 2006


------------ lit:chaise



Pouvons-nous asseoir, c'est-à-dire avant la dispute, vous sur le lit, une position à définir, moi sur la chaise, comme une chaise. Rien n'est précis dans le ton de la voix. J'emploie des expressions faites déjà vues de sorte que le paysage reste. Vous êtes occupé à choisir les arbres les plus forts. Vous sur le lit en train de remuer les obstacles, moi sur la chaise comme une chaise. Petits feux de camp jusque fracas d'obus.


Joël Vernet

extrait de La journée vide

frontispice de Jean-Gilles Badaire

éditions Lettres Vives - coll. entre 4 yeux

vélo:arbre


... C'est un jour insensé dans une vie insensée, un temps où il ne se passe rien, où rien ne survient jamais et c'est pourtant la plus haute vie qui soit, la vie en bordure, en lisière du monde, la vie que remet en lumière le moindre rayon de soleil, le moindre regard qui se pose sur elle. En effet, il suffit d'un regard, d'un simple regard et la journée s'embrase, les choses sont revivifiées. Ainsi ce marronnier dans la cour déserte où vous avez fait halte. Une table, un vin frais, les pages blanches d'un tout petit carnet et vous demeurez des heures à contempler cet arbre, la bicyclette que l'on pose contre son tronc puis les mains qui l'emportent plus loin, de l'autre côté invisible de la rue. Vous entendez, sans le vouloir, les musiques d'une conversation, le choc de casseroles dans une cuisine proche et seul le vent se dépose sur les pages, seul le vent, l'air frais, feuillettent les pages qu'un soleil adoucit mais vous n'écrivez pas, surtout pas. L'écriture, ce sera pour plus tard ou ce sera pour jamais mais vous êtes tout à ce regard qui vous brûle, vous êtes tout à cet arbre qui vous survivra et, en de tel moment, l'écriture est sans importance car un livre s'écrit, justement, sous les phrases qui bruissent et nous échappent. On peut le dire ainsi : Le songe écrit un livre à notre place.
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