Gisèle Bienne
15/11/08 19:35
| cueillette | permalien
la Ferme de Navarin
collection L'Un et L'Autre aux éd. Gallimard - 2008
---------------
Gisèle Bienne nous emmène sur les traces de Blaise Cendrars en prenant comme point de départ sa participation à la Guerre 1914-1918, au cours de laquelle il a perdu un bras et la plupart de ses espérances.
" Je suis toujours dans le département de la Marne et je cherche la ferme de Navarin.
Les croix des cimetières convergent au loin sur le ciel vide. Des champs de croix, plusieurs champs. Ici, nous sommes presque à mi-distance de la Somme et de Verdun. Je gare la voiture le long d'un champ sous un cerisier et, après avoir à nouveau consulté la carte, je franchis des talus et coupe au court pendant que Blaise me souffle à l'oreille : " N'aie pas peur de marcher dans les ténèbres ou de glisser dans du sang. / On ne sait jamais ce que l'on fait, on ne sait jamais où l'on va. / La vie est dangereuse. " G.B. ---- (rabat de couverture)
" entre Reims et Châlons-en-Champagne j'ai quitté la nationale pour prendre la direction de Sainte-Menehould aux portes de l'Argonne. Voilà quelques années déjà que je sillonne la plaine en m'arrêtant ici ou là sur la ligne de l'ancien front. Par centaines de milliers, des hommes y ont laissé leur vie. Sur les croix ou les stèles des cimetières militaires, on peut lire leur nom ainsi que leurs dates de naissance et de mort, mais un certain nombre d'entre eux n'ont pas de sépulture ; ils ne sont nulle part ou, plutôt, ils se trouvent partout dans la plaine et nous roulons sur eux. Retirés dans le no man's land d'une région humide et froide, ils ne font pas de bruit, ils sont dans la trappe de l'Histoire, au fond des champs de blé et de betteraves. On les y a laissés. "
...
" J'ai douze ans. Je grandis dans un village de l'Aube, dans la mystérieuse maison de mon père. Un après-midi d'été, bravant les interdictions, je me rends dans son ancien colombier. C'est là que tout a commencé, quand j'essayais de ramener à la lumière de la lucarne des restes d'habits cuits par la poussière et la chaleur. On avait engrangé là-haut ce qu'on oserait jamais jeter, l'uniforme du grand-oncle lieutenant, "disparu" quand il défendait le château de Grisvesnes près de Montdidier et que les Allemands en mars 1918 regagnaient du terrain, mais en bas on conservait précieusement la médaille de la Légion d'honneur qui lui avait été remise à titre posthume avec les citations, et que je détiens aujourd'hui. Je palpais les robes de sa jeune femme, morte peu de temps après lui. Il y avait aussi, parmi des meubles abîmés, une ombrelle, des cahiers, quelques livres, des perles de couronnes mortuaires, deux ou trois chapeaux à voilette, une glace ternie, des chaussures et des tasses à café. Du côté paternel, la Première Guerre avait fait beaucoup de morts et tout ce qui se rattachait à leur histoire s'amoncelait dans cet endroit particulier où personne, à part mon père, n'avait le droit de se rendre. "
...
" J'ai rejoint la départementale 977 entre Suippes et Sommepy et j'aperçois le dos d'une pancarte. Je m'en approche, lis son indication :
ICI FUT LA FERME DE NAVARIN
Ce que je cherchais se trouve contenu dans le cadre étroit d'un panneau, lettres blanches sur fond bleu : ICI FUT ... un passé simple qui me cause un drôle d'effet, j'ai alors une pensée pour Yves Gibeau. "
...
Il est encore jeune, Cendrars, quand il arrive en Champagne après avoir combattu pendant une année dans la Somme, il a vingt-huit ans."
Livre intéressant à lire en ce moment où on nous plonge dans la Guerre 14-18, documentaires, films, livres, émissions diverses. Il nous donne à voir à la fois le côté universel de cette guerre absurde et le côté intime, je dirais "privé". On y sent également la véritable passion de l'auteure pour Blaise Cendrars et son oeuvre. Il ne s'agit donc pas d'une biographie distanciée mais bien d'une véritable rencontre humaine et subjective. C'est ce qui en fait l'attrait.
Mathias Malzieu
09/11/08 15:26
| cueillette | permalien
la Mécanique du Cœur ● roman
éd. Flammarion 2007
-- -- 
Edimbourg 1874. Jack naît le jour le plus froid du monde et son coeur en reste gelé. Mi-sorcière mi-chaman, la sage-femme qui aide à l'accouchement parvient à sauver le nourrisson en remplaçant le coeur défectueux par une horloge ...
" Il neige sur Edimbourg en ce 16 avril 1874. Un froid de canard paranormal cadenasse la ville. Les vieux spéculent, il pourrait s'agir du jour le plus froid du monde. À croire que le soleil a disparu pour toujours. Le vent est coupant, les flocons plus légers que l'air. BLANC ! BLANC ! BLANC ! Explosion sourde. On ne voit plus que ça. Les maisons font penser à des locomotives à vapeur, la fumée grisâtre qu'exhalent leurs cheminées fait pétiller un ciel d'acier.
Edimbourg et ses rues escarpées se métamorphosent. Les fontaines se changent une à une en bouquets de glace. L'ancienne rivière, habituellement si sérieuse dans son rôle de rivière, s'est déguisée en lac de sucre glace qui s'étend jusqu'à la mer. Le fracas du ressac sonne comme des vitres brisées. Le givre fait des merveilles en pailletant le corps des chats. Les arbres ressemblent à de grosses fées en chemise de nuit blanche qui étirent leurs branches, bâillent à la lune et regardent les calèches déraper sur une patinoire de pavés. Le froid est tel que les oiseaux gèlent en plein vol avant de s'écraser au sol. Le bruit qu'ils font dans leur chute est incroyablement doux pour un bruit de mort.
C'est le jour le plus froid du monde. C'est aujourd'hui que je m'apprête à naître. "
...
incipit
Conte de fée moderne à la manière de Tim Burton, conte tendre et désespéré. De la poésie, de l'humour, de l'invention.
La fin m'a un peu déçue, l'impression que quelque chose manque, comme lorsque moi-même j'écris des contes ... Peut-être que les contes ne devraient pas avoir de fin ... ?
...
" quand les adultes s'en mêlent, un nouveau seuil de laideur est toujours franchi. "
... (p. 46)