s'il lui avait offert une fleur, simplement une fleur ---- si elle lui avait doucement raconté -une histoire -- même une toute petite histoire au lieu d'un fer à repasser un cigare un parfum
extrait de la cueillette des mûresde Miriam Van Hee traduit du néerlandais (Belgique) par Philippe Noble édition bilingue Le Castor Astral "Escales des lettres" - 2006
-----------Paul Delvaux - les adieux - 1964 - encre de Chine, aquarelle
À BORD
adieux
il nous a pris en photo sous la pluie, sur le quai, nous lui avons fait voir où nos enfants vivaient, il aimait tant le mot "delà" en saluant il est parti à reculons vers le nord
c'est toujours ainsi dans les gares: soudain nous avions du temps mais plus de mots la pluie redoublait et delà était loin
nous entendions le vent dans l'escalier nous entendions le temps sans nous
afscheid
hij maakte een foto van ons in de regen, op het perron, we wezen hem waar onze kinderen woonden, hij vond het woord "ginder" zo mooi, hij wuifde en reed achteruit naar het noorden
zo gaat het altijd in stations: wij hadden plots tijd en geen woorden het regende harder en ginder was ver
we hoorden de wind in het trapgat, we hoorden de tijd zonder ons
ex. l'usage du monde dessins de Thierry Vernet Petite Bibliothèque Payot
Erzerum ... --- À l'est d'Erzerum, la piste est très solitaire. De grandes distances séparent les villages. Pour une raison ou une autre, il peut arriver qu'on arrête la voiture et passe la fin de la nuit dehors. Au chaud dans une grosse veste de feutre, un bonnet de fourrure tiré sur les oreilles, on écoute l'eau bouillir sur le primus à l'abri d'une roue. Adossé contre une colline, on regarde les étoiles, les mouvements vagues de la terre qui s'en va vers le Caucase, les yeux phosphorescents des renards. Le temps passe en thés brûlants, en propos rares, en cigarettes, puis l'aube se lève, s'étend, les cailles et les perdrix s'en mêlent ... et on s'empresse de couler cet instant souverain comme un corps mort au fond de sa mémoire, où on ira le rechercher un jour. On s'étire, on fait quelques pas, pesant moins d'un kilo, et le mot "bonheur" paraît bien maigre et particulier pour décrire ce qui vous arrive. --- Finalement, ce qui constitue l'ossature de l'existence, ce n'est ni la famille, ni la carrière, ni ce que d'autres diront ou penseront de vous, mais quelques instants de cette nature, soulevés par une lévitation plus sereine encore que celle de l'amour, et que la vie nous distribue avec une parcimonie à la mesure de notre faible cœur.
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Le lion et le soleil ----- Frontière iranienne ... --- Nous assîmes le nabot sur le capot. Je conduisais très lentement sur une piste étroite et moelleuse. Thierry, perché sur le siège du passager, allumait des cigarettes pour le soldat qui chantait, les yeux mi-clos, une petite ritournelle, et émettait par bouffées une forte odeur de mouton. À notre gauche, les flancs de l'Ararat tendaient dans la nuit un mur de plus de cinq mille mètres. À mesure que nous approchions du défilé, l'air devenait plus chaud. Des nuages parisiens couraient sur une lune de soie. Les roues en écrasant le sable faisaient une interminable et profonde respiration pendant que les souvenirs de la dure Anatolie fondaient comme sucre dans le thé.