déc. 2007
Albane Gellé

extrait de l'Air libre de Albane Gellé

édition le dé bleu - 2002

0280.eglantine
© lp



s'il lui avait offert une fleur, simplement
une fleur
---- si elle lui avait doucement
raconté
-une histoire -- même une toute
petite histoire au lieu d'un fer à repasser
un cigare un parfum




Miriam Van Hee

extrait de la cueillette des mûres de Miriam Van Hee

traduit du néerlandais (Belgique) par Philippe Noble
édition bilingue Le Castor Astral "Escales des lettres" - 2006



Delvaux.adieux
----------- Paul Delvaux - les adieux - 1964 - encre de Chine, aquarelle


À BORD

adieux

il nous a pris en photo
sous la pluie, sur le quai,
nous lui avons fait voir où nos enfants
vivaient, il aimait tant le mot "delà"
en saluant il est parti
à reculons vers le nord

c'est toujours ainsi dans les gares:
soudain nous avions du temps mais plus de mots
la pluie redoublait et delà était loin

nous entendions le vent dans l'escalier
nous entendions le temps sans nous


afscheid

hij maakte een foto van ons
in de regen, op het perron,
we wezen hem waar onze kinderen
woonden, hij vond het woord "ginder"
zo mooi, hij wuifde en reed
achteruit naar het noorden

zo gaat het altijd in stations:
wij hadden plots tijd en geen woorden
het regende harder en ginder was ver

we hoorden de wind in het trapgat,
we hoorden de tijd zonder ons




Nicolas Bouvier (3)

un autre caillou blanc de Nicolas BOUVIER ...

ex. l'usage du monde
dessins de Thierry Vernet
Petite Bibliothèque Payot

Erzerum
...
--- À l'est d'Erzerum, la piste est très solitaire. De grandes distances séparent les villages. Pour une raison ou une autre, il peut arriver qu'on arrête la voiture et passe la fin de la nuit dehors. Au chaud dans une grosse veste de feutre, un bonnet de fourrure tiré sur les oreilles, on écoute l'eau bouillir sur le primus à l'abri d'une roue. Adossé contre une colline, on regarde les étoiles, les mouvements vagues de la terre qui s'en va vers le Caucase, les yeux phosphorescents des renards. Le temps passe en thés brûlants, en propos rares, en cigarettes, puis l'aube se lève, s'étend, les cailles et les perdrix s'en mêlent ... et on s'empresse de couler cet instant souverain comme un corps mort au fond de sa mémoire, où on ira le rechercher un jour. On s'étire, on fait quelques pas, pesant moins d'un kilo, et le mot "bonheur" paraît bien maigre et particulier pour décrire ce qui vous arrive.
--- Finalement, ce qui constitue l'ossature de l'existence, ce n'est ni la famille, ni la carrière, ni ce que d'autres diront ou penseront de vous, mais quelques instants de cette nature, soulevés par une lévitation plus sereine encore que celle de l'amour, et que la vie nous distribue avec une parcimonie à la mesure de notre faible cœur.

----------------------------------- bouvier.collines

Le lion et le soleil
----- Frontière iranienne
...
--- Nous assîmes le nabot sur le capot. Je conduisais très lentement sur une piste étroite et moelleuse. Thierry, perché sur le siège du passager, allumait des cigarettes pour le soldat qui chantait, les yeux mi-clos, une petite ritournelle, et émettait par bouffées une forte odeur de mouton. À notre gauche, les flancs de l'Ararat tendaient dans la nuit un mur de plus de cinq mille mètres. À mesure que nous approchions du défilé, l'air devenait plus chaud. Des nuages parisiens couraient sur une lune de soie. Les roues en écrasant le sable faisaient une interminable et profonde respiration pendant que les souvenirs de la dure Anatolie fondaient comme sucre dans le thé.

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