janv. 2008
Dominique Sampiero

extraits de carnet d'un buveur de ciel

éd. Lettres Vives - 2007 - collection ENTRE 4 YEUX



IfenêtresWocher
Wocher - 1814

Hauts et bas de la lumière
1
...
-- À ceux qui s'arrêtent pour demander leur chemin, on ouvre la fenêtre comme on ouvre les bras. La main écarte le voilage pour pas qu'il se déchire dans la charnière. On parle de tout, de rien. Du temps et du ciel. Et finalement on donne à regret la bonne indication, la bonne adresse. Le renseignement que le visiteur attendait. On le libère à nouveau, oiseau étourdi, cogné à la vitre.
...
2
...
-- Quand les mots se rétractent jusqu'à l'os, se taire fait craquer les gencives, les phalanges, et c'est une terre noire, plus sombre que la nuit, un trou béant dans la présence où tombent les regards les uns après les autres comme des feuilles mortes.

-- Alors les regards m'évitent, les silhouettes croisées ont peur de tomber dans cette absence, le ciel vide qui plane au fond de moi, ce ciel sans bord, infini, cette pure présence où je m'avale, dévale, je passe à travers, mes doigts se crispent, puis je respire, je relâche, et je plane, à force, dans cette chute sans fond avec un visage de feuille morte.
...

II
Regarder à la fenêtre / Ramasser les miettes dans le creux de la main / Caresser les cheveux / Ecouter la pluie / S'embrasser comme des pigeons / Prendre la main / Se lever, le matin / Marcher
1
...
-- Quand le tremblement de mes paupières bouscule un peu mes lèvres, dans un chagrin inexpliqué, une joie mêlée de sang et de cris, je ne parle pas. Au contraire. Le silence résonne plus loin. Puis une phrase glisse entre mes doigts qui s'écartent. Je ne dis rien et le rien tombe à mes pieds en miettes, petite ombre de porcelaine fragile sous les ongles. A cause de la fatigue, je cherche un appui dans le ciel. Je tombe dans mon souffle en serrant les dents. Un peu de salive amère digère ma chute et je crache mes pas un à un sur la terre.
...

III
Le ciel pousse en vrac
1
...
-- Beaucoup d'animaux sont pétris de ciel, les merles, les moineaux, les hirondelles, les moustiques, les libellules, certaines fleurs aussi plus que d'autres, certains arbres, certains lacs et même des écluses, des fontaines, et j'en oublie sûrement.

-- Des heures collé à la vitre des façades, plus fraîche sur ma joue que le baiser des cascades, pour attendre qui, quoi, la douce quiétude d'être au monde dans la pure présence des fenêtres ?
...


Paul Bergèse

extrait de au gré des galets

textes de
Paul Bergèse - gravures de Titi Bergèse
éd. la Renarde Rouge - 2006

galet1


Il en avait assez
de rouler
de torrents en ravines.
Le galet s'est calé
entre les deux racines,
deux bouées
qu'un vieil arbre
a voulu lui lancer.



Du fond de son sommeil,
le galet,
inerte et glacé,
appelle le soleil.
Devenir lézard gris
à la gorge battante.



Au lever du jour,
le galet porte la trace
d'un rayon de lune brisé.



galet2



Alessandro Baricco


Cette histoire-là ----- roman

édition Gallimard 2007 - traduction de l'italien : Françoise Brun


------- père-fils

...
- Où tu l'emmènes ? avait demandé sa mère.
- Affaires d'hommes -, avait répondu Libero Parri,
après quoi Ultimo ne s'était plus posé de questions parce que si tu as cinq ans et que ton père t'emmène avec lui de cette manière-là, tu es content un point c'est tout. Alors il avait trottiné derrière lui jusqu'au carrefour de Rabello. Il l'avait fait sans savoir qu'une fois grand, il reverrait cette image sans cesse, précisément celle-ci : la silhouette massive de son père qui marchait à grands pas devant lui, sur fond de brouillard matinal,
sans jamais se retourner, ni pour l'attendre ni pour vérifier s'il était toujours là. Dans cette sévérité, dans cette absence totale de doute, il y avait tout ce que son père lui avait appris de la manière d'être père : qui est de savoir marcher sans jamais se retourner. Marcher du pas long des adultes, sans pitié, mais un pas limpide et régulier, pour que ton fils puisse le comprendre et le suivre, malgré son pas d'enfant. Et le faire sans jamais se retourner, si tu en as la force : pour qu'il sache qu'il ne se perdra pas, et que marcher ensemble est un destin dont il ne faut jamais douter, puisqu'il est écrit dans la terre.
...



si vous avez aimé les premiers livres d'Alessandro Baricco et ses personnages aux rêves incendiés, lisez celui-ci.
un peu inégal - j'ai de loin préféré les 160 premières pages et les protagonistes m'ont paru trop "détachés", comme les pièces d'un puzzle - mais lisez-le, ne serait ce que pour la magistrale description de la bataille de Caporetto en 1917, qui vit la défaite des Italiens par l'Autriche,
mémorial à l'incohérence et l'absurdité.


Nicolas Bouvier (4)

encore un caillou blanc de Nicolas BOUVIER ...

ex. l'usage du monde
dessins de Thierry Vernet
Petite Bibliothèque Payot


Tabriz - Azerbaïdjan
- hiver -

dans une gargote de portefaix, au coin du quartier arménien :

...
--Aux alentours de midi, ils arrivaient par petits groupes grelottants et ployés, leur corde enroulée sur l'épaule. Ils s'installaient aux tables de bois dans un grommellement de bien-être, la vapeur montait des haillons, et les visages sans âge, tellement nus, patinés, usés qu'ils laissaient passer la lumière, se mettaient à briller comme de vieux chaudrons. Ils jouaient au tric-trac, lapaient leur thé dans la soucoupe avec de longs soupirs, ou formaient cercle autour d'une bassine d'eau tiède pour y tremper leurs pieds blessés. Les plus cossus tiraient sur un narghilé et parfois, dévidaient entre deux quintes de toux une de ces strophes illuminées qui sont ce que la Perse a réussi de mieux depuis mille ans. Le soleil d'hiver sur les murs bleus, la fine odeur du thé, le choc des pions sur le damier, tout était d'une légèreté si étrange qu'on se demandait si cette poignée de vieux séraphins calleux n'allait pas s'envoler avec toute la boutique dans un grand bruit de plumes. Instants tout gonflés de tendresse. C'était admirable, et bien persan, cette manière de se tailler au cœur d'une vie perdue, malgré les bronches rongées et les engelures ouvertes, un petit morceau de bon temps.
...


---------------------- Bouvier.h.endormi
------------------------- dessin thierry Vernet