févr. 2008
Marcel Moreau / Pierre Alechinsky

extrait de Insolations de nuit

texte de
Marcel Moreau
lithographies de Pierre Alechinsky

éd. La Pierre d'Alun - 2007

Alechinsky:Moreau


...

Cet homme n'a pas de sang sur les mains, mais il a du sens dedans quand il écrit. Ce sens peut être organique. S'il a coulé longtemps dans les veines avant de devenir matière à penser avec le corps plutôt qu'avec l'intellect, nul doute alors que la vision qu'il donnera de la vie ne sera pas de la même teinte que celle des spéculations résolument anémiques.
- Il nous paraît évident que les mots exsangues, vidés de leur substance, prennent une part de plus en plus grande dans l'énoncé des connaissances ou des informations censées nous éclairer sur la réalité du monde. Et cela n'est pas fait pour nous rendre ce monde et sa réalité plus agréables à respirer, ni l'intelligence que nous en avons plus sagace. Il ne faudrait pas non plus en déduire que les acteurs de l'histoire en train de se faire ont de moins en moins de sang sur les mains. Simplement, les progrès accomplis par les sciences hygiéniques sont tels que ledit sang, sitôt versé, est noyé dans un océan de considérations abstraites qui en évacue la visibilité. Le sang n'est plus ce qu'il était, pourrait-on dire, "on" lui a changé sa force empourprante, symbolique, en dilutions d'aquarelles. L'hypocrisie y a gagné, les traités d'hématologie aussi, voire l'impérialisme de la chimie, non, selon moi, la puissance du langage, sa volonté ou son courage de regarder la vérité en face. Cet homme n'a pas de sang sur les mains ? Soit, et c'est tant mieux. Et pourtant, chaque jour, par l'écriture, il se retrouve au centre d'une expérience essentielle entre toutes, celle qu'il fait de la présence du sang des mots dans son sang à lui.

...