
Je suis l'œil du paysage
... Au début de la promenade, je n'avais été qu'un pion qui se déplaçait dans le décor, mais je m'apercevais maintenant, une fois de plus, que j'étais amoureusement relié à tout ce qui m'entourait, qu'il n'y avait ni pion ni décor et que j'étais infini tout en étant là, debout à la corne d'un bois. Mon ventre et ma poitrine brûlaient, mon regard se dilatait, prenant l'exacte dimension du paysage. L'espace refluait en moi, il était une bonne bête ronronnante et je lui flattais l'échine.
__Je fus ravi par une joie pour laquelle je n'avais pas le cœur assez grand. Elle courait à fleur de peau, étourdissante, infrangible, impérieuse, ne dépendant de rien, ni des tourments ni des embellies qui leur succèdent. Elle avait brusquement fait irruption et, sans contraintes, elle faisait péter les coutures de ma camisole d'ignorance. Les événements se déroulaient exactement comme ils devaient se dérouler, je n'avais plus aucune prise sur eux. Cela avait toujours été ainsi. Le simple fait d'avoir conscience m'émerveillait, bien qu'en réalité il n'y eût plus personne pour s'émerveiller de quoi que ce fût, plus personne en tout cas pour en tirer un quelconque avantage. J'avais traversé la membrane poreuse qui sépare ma conscience d'être au monde de la conscience d'être du monde.
...
Tandis que je scrutais une clairière de l'autre côté du ruisseau tapi dans son échancrure, j'eus la brutale conviction d'être observé par un flâneur qui s'y dissimulait. Et soudain je me suis vu là-bas sur l'adret, en train d'observer intensément quelqu'un qui se tenait assis au bord d'un abreuvoir dans une châtaigneraie ... Pendant ce qui me parut une éternité, je fus incapable de savoir qui j'étais et où j'étais. Je perdis tout intérêt pour ma propre histoire parce que je perçus, au plus intime de mes moelles, qu'en dehors des lieux qui m'animaient je n'existais pas. Je n'étais qu'une façon pour le paysage de faire l'homme, c'était lui qui prenait conscience à travers moi et non l'inverse comme on nous l'enseigne depuis l'âge tendre. Mon aspiration fondamentale, dissimulée d'ordinaire sous des désirs hétéroclites, ne tendait vers aucun but, elle ne m'appartenait pas, elle n'était que l'aspiration de la nature à se révéler à elle-même.
...
___ (pour A.D.)

© lp - 2002
Elle ouvre des tiroirs sans réponse trouve une phrase écrite dans un
cahier jauni :_ les cloches du temps sonneront l'oubli quand le coq
remontant un autre matin_ abandonnera au creux de la maison des
ailes d'ange _______ un vent léger descend le long de la courbe du
versant. _Elle brûle lentement le romarin dont le parfum s'étend en
vagues tièdes et laisse un goût de pain sur les lèvres et les cheveux
Elle secoue les mensonges au pied de l'arbre à paroles ____un coq
chante matines, une plume volète dans la lumière naissante ___ le
silence ose un soupir
© lucie petit - ex. Mosaïques
éd. Alain Lucien BENOIT - Rochefort du Gard - coll. Raffia - 2002

© Gabriel Belgeonne
sous le geste semé
Barque ou pirogue
Peu importe
si elle nous ramène au printemps de nous-même
◊
Pudique
le passé se déshabille
derrière un paravent de jeunes feuilles
◊
Les rafales
bruyamment
fouillent la garde-robe du jardin
◊
Lumière délivrée de ses bâillons de nuit
◊
Et cette petite douleur ivre
quand un copeau s'arrache du vivre
l'ébéniste du temps
Briserons-nous la glace
où entre nous
patine l'hostile
◊
De plein gré
entrons dans l'éblouissant mutisme
des étoiles filantes
◊
Le vrai silence ne se repose
qu'au pied des arbres de passage
◊
La lune cuit son pain
dans la boulangerie de la nuit
◊
Racines
Ecritures souterraines
qui rencontrent des lacs
dont s'abreuve la vie
◊
Des branches crépitent
où l'enfance a fait son nid
Nous y logeons
quand la saison du devenir
effraie
◊
Je deviendrai
contrebassiste de la tendresse
ébéniste du temps
◊
ex L'ébéniste du temps - Anne-Marielle Wilwerth
vignettes de Gabriel Belgeonne
éd. Henry - 2005

© myriade 2007
L'un d'entre nous parfois se tient debout près de la mer.
Il demeure là longtemps, fixant le bleu, immobile et raide comme dans une église, ne sachant rien de ce qui pèse sur ses épaules et le retient, si frêle, médusé par le large. _Il se souvient peut-être de ce qui n'a jamais eu lieu. _Il traverse à la nage sa propre vie. _Il palpe ses contours. _Il explore ses lointains. _Il laisse en lui se déplier la mer : elle croît à la mesure de son désir, cogne comme un bâton d'aveugle, et le conduit sans hâte là où le ciel a seul le dernier mot, où personne ne peut plus rien dire, où nulle touffe d'herbe, nulle idée ne pousse, où la tête rend un son creux après avoir craché son âme.
ex Une histoire de bleu - Jean-Michel Maulpoix
Poésie / Gallimard 2005
merci à Myriade pour la bouffée d'air iodé envoyée depuis là-bas ![]()
________ à la suite de mon "annonce immobilière", Myriade me conseille de décrire MA maison idéale ...
_______ une boîte parmi des piles d'autres boîtes 
© lp - 2006
________ Jetable
________ Livre
________ Quelque part
________ SMS
© lp - 05
composé sur un air de valse musette :
© lucie petit - inédit - 1997
