avr. 2007
Thierry Fournier
extraits de _ l'œil du paysage _de Thierry Fournier

paru aux éd. Eolienne en 1996
accompagné de dessins d'
Annick Desmier-Maulion

quelques chapitres dans une prose riche, écrits par un promeneur solitaire


œilpaysage

Je suis l'œil du paysage

... Au début de la promenade, je n'avais été qu'un pion qui se déplaçait dans le décor, mais je m'apercevais maintenant, une fois de plus, que j'étais amoureusement relié à tout ce qui m'entourait, qu'il n'y avait ni pion ni décor et que j'étais infini tout en étant là, debout à la corne d'un bois. Mon ventre et ma poitrine brûlaient, mon regard se dilatait, prenant l'exacte dimension du paysage. L'espace refluait en moi, il était une bonne bête ronronnante et je lui flattais l'échine.
__Je fus ravi par une joie pour laquelle je n'avais pas le cœur assez grand. Elle courait à fleur de peau, étourdissante, infrangible, impérieuse, ne dépendant de rien, ni des tourments ni des embellies qui leur succèdent. Elle avait brusquement fait irruption et, sans contraintes, elle faisait péter les coutures de ma camisole d'ignorance. Les événements se déroulaient exactement comme ils devaient se dérouler, je n'avais plus aucune prise sur eux. Cela avait toujours été ainsi. Le simple fait d'avoir conscience m'émerveillait, bien qu'en réalité il n'y eût plus personne pour s'émerveiller de quoi que ce fût, plus personne en tout cas pour en tirer un quelconque avantage. J'avais traversé la membrane poreuse qui sépare ma conscience d'être au monde de la conscience d'être du monde.
...
Tandis que je scrutais une clairière de l'autre côté du ruisseau tapi dans son échancrure, j'eus la brutale conviction d'être observé par un flâneur qui s'y dissimulait. Et soudain je me suis vu là-bas sur l'adret, en train d'observer intensément quelqu'un qui se tenait assis au bord d'un abreuvoir dans une châtaigneraie ... Pendant ce qui me parut une éternité, je fus incapable de savoir qui j'étais et où j'étais. Je perdis tout intérêt pour ma propre histoire parce que je perçus, au plus intime de mes moelles, qu'en dehors des lieux qui m'animaient je n'existais pas. Je n'étais qu'une façon pour le paysage de faire l'homme, c'était lui qui prenait conscience à travers moi et non l'inverse comme on nous l'enseigne depuis l'âge tendre. Mon aspiration fondamentale, dissimulée d'ordinaire sous des désirs hétéroclites, ne tendait vers aucun but, elle ne m'appartenait pas, elle n'était que l'aspiration de la nature à se révéler à elle-même.
...


___ (pour A.D.)


l'oubli

mosa•ques
© lp - 2002


Elle ouvre des tiroirs sans réponse trouve une phrase écrite dans un
cahier jauni :
_ les cloches du temps sonneront l'oubli quand le coq
remontant un autre matin
_ abandonnera au creux de la maison des
ailes d'ange
_______ un vent léger descend le long de la courbe du
versant.
_Elle brûle lentement le romarin dont le parfum s'étend en
vagues tièdes et laisse un goût de pain sur les lèvres et les cheveux
Elle secoue les mensonges au pied de l'arbre à paroles
____un coq
chante matines, une plume volète dans la lumière naissante
___ le
silence ose un soupir

© lucie petit - ex. Mosaïques
éd. Alain Lucien BENOIT - Rochefort du Gard - coll. Raffia - 2002



Anne-Marielle Wilwerth

Wilwerth:Belgeonne
© Gabriel Belgeonne


sous le geste semé

Barque ou pirogue
Peu importe
si elle nous ramène au printemps de nous-même




Pudique
le passé se déshabille
derrière un paravent de jeunes feuilles




Les rafales
bruyamment
fouillent la garde-robe du jardin




Lumière délivrée de ses bâillons de nuit




Et cette petite douleur ivre
quand un copeau s'arrache du vivre




l'ébéniste du temps

Briserons-nous la glace
où entre nous
patine l'hostile




De plein gré
entrons dans l'éblouissant mutisme
des étoiles filantes




Le vrai silence ne se repose
qu'au pied des arbres de passage




La lune cuit son pain
dans la boulangerie de la nuit




Racines
Ecritures souterraines
qui rencontrent des lacs
dont s'abreuve la vie




Des branches crépitent
où l'enfance a fait son nid
Nous y logeons
quand la saison du devenir
effraie




Je deviendrai

contrebassiste de la tendresse

ébéniste du temps





ex L'ébéniste du temps - Anne-Marielle Wilwerth
vignettes de Gabriel Belgeonne
éd. Henry - 2005



Jean-Michel Maulpoix

mer.myriade
© myriade 2007



L'un d'entre nous parfois se tient debout près de la mer.

Il demeure là longtemps, fixant le bleu, immobile et raide comme dans une église, ne sachant rien de ce qui pèse sur ses épaules et le retient, si frêle, médusé par le large.
_Il se souvient peut-être de ce qui n'a jamais eu lieu. _Il traverse à la nage sa propre vie. _Il palpe ses contours. _Il explore ses lointains. _Il laisse en lui se déplier la mer : elle croît à la mesure de son désir, cogne comme un bâton d'aveugle, et le conduit sans hâte là où le ciel a seul le dernier mot, où personne ne peut plus rien dire, où nulle touffe d'herbe, nulle idée ne pousse, où la tête rend un son creux après avoir craché son âme.


ex Une histoire de bleu - Jean-Michel Maulpoix
Poésie / Gallimard 2005


merci à Myriade pour la bouffée d'air iodé envoyée depuis là-bas Happy


conte de fée

0623.saulettard ________ à la suite de mon "annonce immobilière", Myriade me conseille de décrire MA maison idéale ...

Ce serait une maison de conte de fée, blottie dans un coin champêtre ou en bordure d'un bois.
Les 7 Nains ne sont pas nécessaires ... Quant au Prince charmant, ma foi, un charmant prince charmant à la retraite, visiteur fantasque ..

Les pièces à vivre habituelles, avec un confort minimum, un emplacement pour l'inévitable voiture et en plus une pièce à travailler avec ouverture sur carré d'herbe et de fleurs pour accueillir chat et chants d'oiseaux
____lle silence et la paix.

Si ce rêve s'avère hors de portée ou si on ne croit plus aux contes de fées, une dépendance aménagée pouvant servir d'atelier serait aussi envisageable mais il faudrait alors que cela ne se situe pas trop loin de mon adresse actuelle (Limal / Brabant wallon / Belgique) et dans les mêmes conditions d''environnement.

Avis lancé ! Happy


ceci serait-il une annonce immobilière ?

0628.bo”tes _______ une boîte parmi des piles d'autres boîtes

emballées dans des vagues de roulements
dans une nuit en panne d'étoiles

appartement B2
j'aurai essayé
cinq ans
entre-temps tu as arrêté ton cœur et la boîte s'est fermée plus encore
cinq ans à suivre la raison

mais où se couche le soleil ?

maintenant je veux retrouver un carré d'herbes
_d'arbres _d'oiseaux _pour y promener à n'importe quelle heure mon cœur _un chat _mon nez et mes oreilles _regarder tomber une feuille _parler aux fourmis _cueillir le vent _la pluie _tous les plaisirs fugaces à saisir dans l'envol

je veux retrouver un carré de folie
pour y planter mon âme et mes mots


vous avez quelque chose à me proposer ?

0267.prairie
© lp - 2006



Nicole Malinconi

des extraits de petit abécédaire de mots détournés
un abécédaire corrosif et littéraire de mots nouveaux, de ces termes qui, eux, n'ont rien de littéraire.


malinconiJ ________ Jetable

Jeter est tombé bien bas. Il a pourtant de la vigueur, jeter, de l'élan. Jeter une balle, jeter un pont, jeter la pierre, jeter son gant, jeter les dés ne sont pas peu de chose. Mais jetable, avec ses sous-entendus méprisants, a réduit jeter à rejeter, à balancer aux poubelles, depuis que nos objets d'usage courant n'ont plus qu'un usage unique, qu'aussitôt les voilà périmés, indignes de réparation, remplacés par des nouveaux. Bien sûr, on ne dira pas de la balle, du pont ou du gant qu'ils sont jetables, mais le ton est donné : jetable a déshonoré jeter. Et maintenant, tous nos déchets s'accumulent.



malinconiL ________ Livre

Produit de consommation. Très forte rotation de la marchandise : le vendeur de livres ne cesse de réceptionner et de réexpédier. Vente rapide obligée, sans quoi le produit ne fera pas son chiffre, puis tombera dans l'oubli. Le rythme n'a fait que s'accélérer depuis que le livre a multiplié ses foires, ses salons, ses marchés, en vue de se montrer à la hauteur de l'automobile, des vacances ou de l'équipement, question performances commerciales.
Le vendeur de livres se souvient parfois du temps où il s'appelait
libraire, où il avait le temps de parler avec les clients de ce qui était écrit dans les livres.



malinconiQ ________ Quelque part

Signifie en un lieu indéterminé, qu'on ne veut pas ou ne peut pas préciser, mais est utilisé de manière inconsidérée en compagnie de certaines phrases, comme Quelque part, je le savais ; Cela vaut mieux, quelque part ; Quelque part, je vous comprends, ce qui a pour effet de donner à ces énonciations une douceur toute psychologique, de les mettre à l'abri en un lieu indéterminé. De les émousser, autrement dit.



malinconiS ________ SMS

Syntaxe Mutilée Sauvagement.



éd. Labor - coll. grand espace nord - 2006


je l'ai trouvé ...

0196.pigeons
© lp - 05



composé sur un air de valse musette :

jelaitrouvŽ.3

© lucie petit - inédit - 1997



André Beem
____________ A.Beem


Snul aime les leçons de choses.
Il choisit une pomme dans la corbeille à fruits, luisant jaune, rouge, vert ; et la pêle, elle est savoureuse à souhait.
Ce n'est cependant qu'une pomme, se dit Snul en la savourant, parmi des milliards d'autres tout aussi croquantes et juteuses. Quelconque, comme moi parmi cinq milliards d'hommes.
Et tout en la terminant avec délice, il la remercie de lui rappeler l'humilité de leur état commun.

A quelque temps de là, un dimanche après-midi tout bleu, Snul se promène dans la forêt. Il s'assied sur une vieille souche et fume une cigarette en contemplant la futaie fléchée de soleil oblique.
Son regard se fixe bientôt sur le tronc le plus proche, s'élève dans la ramure frémissante, s'abaisse jusqu'à ses racines épatées. Comme Snul est aussi ignorant en botanique que dans toute autre science, il n'a pas la moindre idée de l'essence qu'il examine.
- Eh, tant pis ! si je ne connais pas ton nom, c'est-à-dire celui de ton espèce. Tu n'en portes pas d'autre, en effet. Aucun arbre de cette forêt ni d'aucune autre forêt n'est exactement pareil à toi par la hauteur, le volume, la disposition de tes branches et de ton feuillage. Tu n'as cependant d'identité que ce que mon attention t'en prête. Exactement comme moi.
Le soleil bientôt n'éclaire plus que les cimes et la forêt silencieuse flotte dans le premier crépuscule.
- Exactement comme moi.
Mais ce soir, sans qu'il sache pourquoi, cette pensée trouble Snul au lieu de le réconforter.

ex SNUL scherzo - André Beem
éd. les Eperonniers - coll. maintenant ou jamais - 1989


n.b. SNUL est un mot bruxellois désignant une personne quelconque, sans intérêt, sans qualité particulière


André Beem est un auteur belge, né en 1937, disparu en 2006. Une séance d'hommage lui a été consacrée dans le cadre de Mars littéraire à Ottignies le 29 mars 2007, ainsi que le numéro 35 de la revue REMUE MÉNINGES sous les signatures de Pierre Tréfois, Jean-Louis Rambour, Jean-Jacques Didier, Werner Lambersy et Otto Ganz.
La revue peut être obtenue auprès de Pierre Schroven - 31 rue des Aiselies à 6040 Jumet.