nov. 2006
le temps

___ montre.0521


le temps lui a laissé
mille cicatrices,
une vieille montre qui ne marche
qu'au rythme de son coeur.

la bonté en éclats au coin des yeux,
un deuil léger dans la voix,
il parle peu, il sourit.
ses mains de parchemin
égrènent un chapelet de bonheurs,
de je vous salue la Vie.

sur les souvenirs en friche
fleurit le coquelicot.



© lp - 1997


André Balthazar

L'ABEILLE

L'abeille a le corsage de son miel.
Son ventre fuse et diffuse, arrondit la chambre. Le voile des rideaux (remparts dont la transparence l'irrite ; d'un coup le zézaiement se fait colère) enveloppe ce fuseau qui s'empêtre.
Dans l'air, en larges diagonales entre des instants de piétinements chercheurs, des va-et-vient remplissent tout. Au fond de l'oreille, le cérumen absorbe cette musique voyageuse : ariette qui tourne et qui soudain s'efface ... La chambre retrouve de la raideur dans ses quatre murs. Puis, soudain, redémarre le tourniquet doré, têtu, broyeur de vitres.

Plus trapue que la guêpe, elle possède la souplesse qu'exige la diversité des calices : elle butine le cul en l'air quand il le faut, circule en acrobate prudente parmi les étamines et pistils qui la poudrent.
Elle ronronne de gourmandise. Parfois déçue (ou le sang à la tête), elle grogne et quitte les lieux vers d'autres petits fours.

Elle rentre, égarée, et circule un instant, le temps d'une pensée. Et s'en va.
Reste dans l'air un peu de sucre.

abeille.Balt



ex Buffonneries de André Balthazar - éd. Le Daily-Bul 1990

André Balthazar, né en 1934 à La Louvière (Belgique) - un philosophe qui s'ignore, qui joue à pigeon vole, un poète qui ne voudrait pas se prendre au sérieux ...
fondateur, avec Pol Bury, du Daily Bul.

Frédérique Dolphijn

Du jour au ciel

roman Frédérique Dolphijn - images Jan Peter Thorbecke - Esperluète Editions 2004

Gil est un jeune garçon qui ne parle pas, ou mal.
Il vit auprès de Papy et Fanny, une fillette du village.
Sa mère l'a laissé à sa naissance, son père est mort peu de temps après.

Papy l'aime fort, Fanny l'aime aussi et le comprend.
Au travers des événements qui traversent son enfance, au contact profond avec la nature qui l'entoure, il nous parle de lui et de ceux qu'il aime, de ce qu'il perçoit du monde et de la vérité qu'il a besoin de savoir pour se reconstruire.


p.24 Gil
... Les quelques portes que contient la maison possèdent un coeur qui a été découpé dans le chêne à peu près à hauteur des yeux. C'était il y a très longtemps, ce sont de très vieilles portes.

Parfois je touche les coeurs, un à un. Je pose mon doigt au bord de la découpe et fais le tour du coeur par l'intérieur. Tous ces coeurs sont à l'endroit et le mien est comme un miroir à l'envers. Je suis une porte et mon coeur me permet de voir au travers.
...
p.25 Gil
...
Papy m'aime. Il ne sait pas bien lire et écrit à peu près comme nous. Il me raconte depuis toujours des histoires pleines de beauté. Il dit que je pousse dans le sens de la vie et que même si je ne parle presque pas et très mal, il sent bien qu'il n'y aura pas de problèmes pour moi plus tard. Il veut dire : quand il ne sera plus là, plus là du tout.

J'aime Papy.

Fanny fait beaucoup d'efforts pour paraître plus bête qu'elle n'est, pour ânonner des récitations débiles sur un ton d'institutrice infantilisante, alors qu'elle lit en cachette toutes sortes de trucs super compliqués. Pilleuse de bibliothèques, elle sait bien que si sa mère repérait le moindre brin d'aptitude aux études, elle ferait d'elle une universitaire hautement distinguée, et le modèle des adultes mal grandis se refermerait aussitôt sur elle. Fanny aime les fleurs et c'est tout.
...
p.29 Papy
...
Le petit promène ses doigts tout doux sur mes rides profondes, celles creusées par tous ces pleurs de toutes ces dizaines d'années.
Il promène son doigt de mes yeux à la commissure de mes lèvres. Il me dit qu'il aime ces rivières-là. Ces tout petits mots. Ces toutes petites phrases fugitives de tendresse. Elles sonnent comme les fées Clochette que je vois dans ses yeux au retour de ses promenades. Il parle comme un poète, quand il parle.

Il a de ces promenades solitaires où même Fanny n'a pas accès.
...


Le roman est court, sans dramatisation, avec beaucoup de tendresse. Il sent la terre et la forêt.

J'avoue que j'apprécie moins les illustrations.
ill.thorbecke.3



est-ce que plus loin la terre chante juste ?

texte du Carnet d'herbes créé par Nicole Haurez.

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barreaux2
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________________ © lp - 2006




il a planté des poteaux partout.

maintenant qu'ils ont poussé,
cela fait barrière dans le paysage.

la lumière se faufile,
le vent aussi.
même un parfum d'ailleurs
qui nous parle de fleurs.

à l'oiseau de passage
je demande parfois
si, plus loin, la terre chante juste.

aujourd'hui, j'ai un goût d'océan sur la peau.

mais les enfants commencent à avoir des barreaux dans les yeux.
il faut faire attention.


il ne voit rien,
il dit qu'au delà, c'est la nuit.

j'ai touché son visage, ses mains,
j'ai mis mes doigts dans ma poche
et je me suis envolée avec les enfants.

il nous a regardé partir,
a crié quelque chose.
le silence était si fort que je n'ai pas compris
mais dans son regard
j'ai vu un naufrage.



texte Lucie Petit © - 2005



Richard Brautigan

pour Bobi

extrait de
Tokyo-Montana Express

chocolats.0498
© lp - 2006


Feuilles

___ Je me sens depuis quelque temps si absolument effacé de la nature, tiens, un tableau noir avant le début des cours que je suis, qu'hier que je me trouvais dans Japantown, le quartier japonais de San Francisco, j'ai bel et bien vu les trottoirs jonchés de feuilles de papier chocolat.
___ Des centaines qu'il y en avait ! Et je m'interrogeai : "Mais qui diable a bien pu se bouffer autant de petits chocolats ? " A croire que tout un congrès de Japonais bouffeurs de petits chocolats était passé par là.
___ Et puis, dans la rue, je me remarquai la présence de quelques pruniers. Et aussi que c'était l'automne. Et encore que les feuilles étaient à tomber comme toujours elles le font et toujours le feront à pareille saison.
___ Où avais-je donc commencé à me tromper ?



éd. 10/18 Domaine étranger - trad.de l'américain par Robert Pépin