André Balthazar
L'ABEILLE
L'abeille a le corsage de son miel.
Son ventre fuse et diffuse, arrondit la chambre. Le voile des rideaux (remparts dont la transparence l'irrite ; d'un coup le zézaiement se fait colère) enveloppe ce fuseau qui s'empêtre.
Dans l'air, en larges diagonales entre des instants de piétinements chercheurs, des va-et-vient remplissent tout. Au fond de l'oreille, le cérumen absorbe cette musique voyageuse : ariette qui tourne et qui soudain s'efface ... La chambre retrouve de la raideur dans ses quatre murs. Puis, soudain, redémarre le tourniquet doré, têtu, broyeur de vitres.
Plus trapue que la guêpe, elle possède la souplesse qu'exige la diversité des calices : elle butine le cul en l'air quand il le faut, circule en acrobate prudente parmi les étamines et pistils qui la poudrent.
Elle ronronne de gourmandise. Parfois déçue (ou le sang à la tête), elle grogne et quitte les lieux vers d'autres petits fours.
Elle rentre, égarée, et circule un instant, le temps d'une pensée. Et s'en va.
Reste dans l'air un peu de sucre.

ex Buffonneries de André Balthazar - éd. Le Daily-Bul 1990
André Balthazar, né en 1934 à La Louvière (Belgique) - un philosophe qui s'ignore, qui joue à pigeon vole, un poète qui ne voudrait pas se prendre au sérieux ...
fondateur, avec Pol Bury, du Daily Bul.
est-ce que plus loin la terre chante juste ?
texte du Carnet d'herbes créé par Nicole Haurez.
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___________________________ © lp - 2006
il a planté des poteaux partout.
maintenant qu'ils ont poussé,
cela fait barrière dans le paysage.
la lumière se faufile,
le vent aussi.
même un parfum d'ailleurs
qui nous parle de fleurs.
à l'oiseau de passage
je demande parfois
si, plus loin, la terre chante juste.
aujourd'hui, j'ai un goût d'océan sur la peau.
mais les enfants commencent à avoir des barreaux dans les yeux.
il faut faire attention.
il ne voit rien,
il dit qu'au delà, c'est la nuit.
j'ai touché son visage, ses mains,
j'ai mis mes doigts dans ma poche
et je me suis envolée avec les enfants.
il nous a regardé partir,
a crié quelque chose.
le silence était si fort que je n'ai pas compris
mais dans son regard
j'ai vu un naufrage.
texte Lucie Petit © - 2005
Richard Brautigan
pour Bobi
extrait de Tokyo-Montana Express

© lp - 2006
Feuilles
___ Je me sens depuis quelque temps si absolument effacé de la nature, tiens, un tableau noir avant le début des cours que je suis, qu'hier que je me trouvais dans Japantown, le quartier japonais de San Francisco, j'ai bel et bien vu les trottoirs jonchés de feuilles de papier chocolat.
___ Des centaines qu'il y en avait ! Et je m'interrogeai : "Mais qui diable a bien pu se bouffer autant de petits chocolats ? " A croire que tout un congrès de Japonais bouffeurs de petits chocolats était passé par là.
___ Et puis, dans la rue, je me remarquai la présence de quelques pruniers. Et aussi que c'était l'automne. Et encore que les feuilles étaient à tomber comme toujours elles le font et toujours le feront à pareille saison.
___ Où avais-je donc commencé à me tromper ?
éd. 10/18 Domaine étranger - trad.de l'américain par Robert Pépin