


© Gabriel Belgeonne
sous le geste semé
Barque ou pirogue
Peu importe
si elle nous ramène au printemps de nous-même
◊
Pudique
le passé se déshabille
derrière un paravent de jeunes feuilles
◊
Les rafales
bruyamment
fouillent la garde-robe du jardin
◊
Lumière délivrée de ses bâillons de nuit
◊
Et cette petite douleur ivre
quand un copeau s'arrache du vivre
l'ébéniste du temps
Briserons-nous la glace
où entre nous
patine l'hostile
◊
De plein gré
entrons dans l'éblouissant mutisme
des étoiles filantes
◊
Le vrai silence ne se repose
qu'au pied des arbres de passage
◊
La lune cuit son pain
dans la boulangerie de la nuit
◊
Racines
Ecritures souterraines
qui rencontrent des lacs
dont s'abreuve la vie
◊
Des branches crépitent
où l'enfance a fait son nid
Nous y logeons
quand la saison du devenir
effraie
◊
Je deviendrai
contrebassiste de la tendresse
ébéniste du temps
◊
ex L'ébéniste du temps - Anne-Marielle Wilwerth
vignettes de Gabriel Belgeonne
éd. Henry - 2005

© myriade 2007
L'un d'entre nous parfois se tient debout près de la mer.
Il demeure là longtemps, fixant le bleu, immobile et raide comme dans une église, ne sachant rien de ce qui pèse sur ses épaules et le retient, si frêle, médusé par le large. _Il se souvient peut-être de ce qui n'a jamais eu lieu. _Il traverse à la nage sa propre vie. _Il palpe ses contours. _Il explore ses lointains. _Il laisse en lui se déplier la mer : elle croît à la mesure de son désir, cogne comme un bâton d'aveugle, et le conduit sans hâte là où le ciel a seul le dernier mot, où personne ne peut plus rien dire, où nulle touffe d'herbe, nulle idée ne pousse, où la tête rend un son creux après avoir craché son âme.
ex Une histoire de bleu - Jean-Michel Maulpoix
Poésie / Gallimard 2005
merci à Myriade pour la bouffée d'air iodé envoyée depuis là-bas ![]()
________ Jetable
________ Livre
________ Quelque part
________ SMS

les morts ne sont plus là,
c'est vrai
mais pas ailleurs non plus
les morts sont cet ailleurs absent qui prend toute la place
cette absence d'ailleurs qui emmure le texte en lui-même
tellement même qu'il se tait
et les amis perdus ...
petit séisme sans histoire, qui ne touche que moi,
et que rien ne console, que le temps ne console pas,
puisqu'il n'a pas d'histoire.
l'amitié perdue,
elle a toujours été déjà perdue
toute amitié au monde s'engouffre dans la faille
où poser ma main pour écrire ?
seuls quelques mots, ailleurs absent, petit séisme sans histoire,
quelques mots seuls me parlent, d'abord rafale, puis pulsation,
début d'espace-temps, respiration.
je vous écris, ailleurs absent, petit séisme sans histoire,
je vous écris à vous, ces quelques mots,
à
vous
qui
me
parlez.
Cécile Clozel - le long du pré - K éditions 2002



____ P. Cutté
© lp
Sentinelle - les ardoises du toit - 1918
La cheminée garde le toit
Comme le sommet la montagne
Le ciel passe derrière et le nuage bas
Contre l'œil qui regarde
______Minuit
Il reste au fond de l'air encore un peu de bruit
Une sourde chanson qui monte
Ce qu'on entend est plus joli
Les yeux se ferment
_____________On pourrait mourir
______Le reste n'a pas pu sortir
A cause de la peur on referme la porte
__Cette émotion était trop forte
La lueur qui baisse et remonte
______On dirait un sein qui bat
ex Plupart du temps 1915-1922 - Pierre Reverdy
Poésie/ Gallimard 2004
_______ © Anne-Marie Weyers
_____ Jephan de Villiers
_____ © Diane de Bournazel
______ peinture de Jacques Rochereau
Carl Larsson . the gate 1896
__ Les mots viennent
____ encre de Judith Rothchild

ex Buffonneries de André Balthazar - éd. Le Daily-Bul 1990
André Balthazar, né en 1934 à La Louvière (Belgique) - un philosophe qui s'ignore, qui joue à pigeon vole, un poète qui ne voudrait pas se prendre au sérieux ...
fondateur, avec Pol Bury, du Daily Bul.

© lp - 2006
Feuilles
___ Je me sens depuis quelque temps si absolument effacé de la nature, tiens, un tableau noir avant le début des cours que je suis, qu'hier que je me trouvais dans Japantown, le quartier japonais de San Francisco, j'ai bel et bien vu les trottoirs jonchés de feuilles de papier chocolat.
___ Des centaines qu'il y en avait ! Et je m'interrogeai : "Mais qui diable a bien pu se bouffer autant de petits chocolats ? " A croire que tout un congrès de Japonais bouffeurs de petits chocolats était passé par là.
___ Et puis, dans la rue, je me remarquai la présence de quelques pruniers. Et aussi que c'était l'automne. Et encore que les feuilles étaient à tomber comme toujours elles le font et toujours le feront à pareille saison.
___ Où avais-je donc commencé à me tromper ?
éd. 10/18 Domaine étranger - trad.de l'américain par Robert Pépin

un poème est déjà accroché dans le tokonoma ,
n'ornez rien d'autre par un texte poétique
éditions Alternatives 2005
Chemins du guet
au plus blanc d'un pays
rien
dans la poche trouée
d'une saison au manteau de pommes
rien
qu'un petit fil laineux
◊
le fleuve
tire en douce
toute la plaine derrière lui
une mouette
lui tient l'aile
◊
mille ans et c'est peu dire
mille ans et c'est peu dire
pour un galet
posé à terre
à même le sable
à même le blé
là
où la mer se fait rare
comme en nos vies
◊
images de Philippe Delaite - éd.Tétras Lyre 2003
Françoise Lison-Leroy est née à Opbrakel (Belgique) en 1951. Elle a publié plusieurs recueils en duo avec Colette Nys-Mazure.

© Boiry
Nos mois
seraient
moins gais
sans les
moineaux
______ Michel Besnier - illustrations de Boiry
______-le Verlan des oiseaux et autres jeux de plume
aux éd. MØTUS ce livre écrit "pour les oiseaux, les enfants et les adultes qui ont gardé une âme d'oiseau.

photo d'Elza Willems
(extrait ) description très sensuelle d'un orage
> "L'orage ! enfin l'orage", crie Maman Suzanne. Nous nous précipitons vers la fenêtre et recevons au visage la caresse brûlante du vent. L'Escaut, dont la marée haute se tend entre les berges, est parcouru d'un frisson, puis aussitôt des vagues amoureuses se soulèvent et retombent au rythme de la tempête. L'air frissonnant de désir colle son ventre contre le ventre de l'eau, et, torride comme le sang, il mord, là où vole l'écume. Entraînés par ce désir, des nuages épais montent, et l'ombre de plomb descend comme l'inconscience dans le corps du fleuve possédé par l'air. La tension douloureuse soulève l'eau de plus en plus, elle déferle sur ses bords puis se replie sur elle-même pour de nouveau bondir. L'ombre s'alourdit. Le vent pénètre l'eau, et tout à coup au moment où le désir devient insupportable, un immense éclair transperce le corps entier de la tempête, suivi d'autres et d'autres encore, et tout l'air et toute l'eau tremblent dans le fracas de l'orage.
Le grondement naît de l'est, gagne le zénith, s'étend, dévale les pentes de l'obscurité, frappe l'eau, rebondit vers le sud où il se perd. Le rythme de l'ouragan s'accélère encore, les vagues naissent et renaissent sur l'Escaut, intensément féminines en réponse au transpercement de l'orage. Brusquement, au paroxysme, la pluie s'écrase en martelant le fleuve. L'air au même instant fraîchit et se détend. Le corps de la tempête se relevant après l'étreinte, s'en va par bonds se cogner aux arbres et aux maisons. Mais l'eau continue à frémir en vagues profondes.
> ... / ...
Paul Willems (Anvers, 1912-1997) écrivain et fils de l'écrivain Marie Gevers, a été élevé dans le domaine enchanté de Missembourg, non loin d'Anvers, dont l'univers n'a cessé de l'imprégner. (domaine dont Marie Gévers a admirablement décrit le charme dans "Vie et mort d'un étang"). Romancier et dramaturge d'une grande originalité, que la comparaison avec Maeterlinck ou l'évidente filiation avec le romantisme allemand ne suffit pas à résumer. Il succéda à sa mère à l'Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique.

Shi Bo ● la sincérité est la Voie du Ciel. (Confucius, 551-479 av.J-C.)

Nos regards déjeûnent
de quelques voiliers
passant sur le chenal
qui relie l'invisible
au réel
◆
Nu continent d'incertitudes
dont la géographie
se perd
en nos estuaires
◆
Ne jamais quitter
les rives éclatantes du vrai
qui nous guident
même quand nos yeux portent
le bandeau des doutes
◆
S'abandonner
au bruit régulier du râteau
si de trop grosses vagues
font déborder
l'étang de l'être
En embrassant ses barques
la rive allume le monde
qui
vers l'insoupçonné
rame
◆
île du dedans
pétillante
dans la coupe du vent
◆
qui le matin
lessive le grand drap de la mer
avant le passage des poètes
◆
qui
à marée basse
s'habille d'algues courtes
et de parfums
insubmersibles
◆
qui
lors des tempêtes du doute
interroge les cartes
ex démesurément la lumière -
éd. l'arbre à paroles - frontispice de Luce Guilbaud - 2003

© lp
La mer quand elle a fait son lit sous la lune et les étoiles
et qu'elle veut sombrer tout à fait dans le sommeil ou dans l'extase
la mer quand les poissons ont trouvé une autre route
pour tirer la soie du cocon et gagner leur temps de paresse
la mer quand plus rien ne la retient d'en faire à sa tête
le contrat des Compagnies maritimes ni le traité des Eaux territoriales
ni le cours du baril ni celui du dollar
la mer enfin quand elle peut se ranger pour de bon et voyager incognito
ne descend pas à l'hôtel comme on pourrait s'attendre
de la part d'une personne de son importance, non
car elle n'a rien à voir avec les chambres de hasard
et peu lui importe que des princes y soient descendus
la mer comme tout ce qui cherche mesure à sa soif ne descend pas, elle monte
elle monte dans les trains à petite vitesse les derniers survivants de l'ère vagabonde
à pratiquer le précepte bouddhique du voyage
et qui vont de gare en gare abandonnées dans la bruyère pour le plaisir de quelques vaches
elle monte dans les collines pour voir les toits d'ardoise et les tuiles
et la lumière sur eux qui pêche à la ligne et le mouvement de la terre alertée
elle monte aussi dans les chambres pour saluer les femmes
qui savent aimer et dont le corps garde longtemps la chaleur des étreintes
et là, s'arrête enfin et ses vagues l'une après l'autre
se couchent dans leurs yeux
alors les femmes se lèvent car il est l'heure du café dans la cuisine
l'heure à nouveau d'affronter la houle des enfants et
ces pensées en grand tumulte
qui vont viennent se brisent en éclats de verre et toujours ressuscitent
comme cet oiseau inlassable au fond du noyer qui répète
la même question ---- deux ou trois mots seulement ----
et le cœur est au large ...
---- Mère, que disais-tu déjà ?
(J'ai vu bouger tes lèvres) et ces yeux, qui te les a changés ?
les portes de la mer - ex. Eloge pour une cuisine de province
Poésie / Gallimard

___ Taciturne est le toit, tellement qu'il écoute
© lp - 2006
ÊTRE BON
Un éléphant se baladait dans ma cuisine
je lui ai dit très gentiment
tu n'es pas ici chez un marchand
de porcelaine
tu es chez le poète
apprends à te conduire
et il disparut avec délicatesse sagement
Un éléphant blanc cette fois
chose rare
se balade dans le corridor
et je lui dis
tu n'es pas chez un énergumène
et voilà qu'il me répond
pardon monsieur le poète pardon
J'aurais pu croire
que j'en avais terminé avec les éléphants
et je vais dans ma chambre à coucher
Par principe
je regarde en dessous de mon lit
vous savez bien ce que parler veut dire
j'y trouve encore un éléphant
Je ne me suis pas fâché
je n'ai pas cru à une farce
je lui ai dit
viens dans mon lit mon vieux
viens dormir avec moi
à chaque jour suffit sa peine
je t'accorde le bénéfice du droit d'asile
et je me suis endormi
paisiblement
1953 - à Albert Ludé
in l'Enseignement libre
ex A cor et à cri - anthologie - éd. Labor
Achille Chavée est un poète belge - 1906-1969 - il a fondé le groupe Rupture puis le Groupe surréaliste en Hainaut.
Il est surtout connu pour la subversion cocasse de ses aphorismes.
plus de détails sur la biographie d'Achille Chavée ICI

toi___ l'esseulée
dans la fureur du jour
toi qui n'as jamais
porté mes ruines
à bout de bras
toi la passagère
de leur nudité
toujours attentive
au souffle de la pierre
© peinture et texte Armand Dupuy - 2005
après maints essais pour obtenir la reproduction la plus fidèle possible - désolée de n'avoir pu faire mieux, Armand !

La saveur est géométrique. Le goût de la
pomme, par exemple, est rectangulaire.
Quant à l'abricot, il participe du triangle
mou.
Avec le temps, le fruit trouve une précision
sirupeuse. Il devient exactitude et provision
de bouche.Voyez l'art de l'abeille:son gâteau
de cire n'est-il pas l'accord parfait entre le
miel et l'hexagone ?
Linogravures de Léon Wuidar
éd. Tétras Lyre lyre sans bornes

© lp - 2006
Traces
d'une éphémère traversée
blanc sur blanc
Sa petite vie
poème
ou herbe sauvage
n'a de sens que pour les printemps
dépeuplés
qui la précèdent
ex. avant l'été - anne-lise blanchard
éd. pré # carré / hervé bougel - 2005
clin d'oeil à Marie.pool et mes excuses à Anne-Lise Blanchard pour n'avoir pas pu respecter la disposition du texte
... Son vol est en mouvement ascendant et descendant mais aussi en spirale, décrivant la même spire qu'à l'intérieur des coquillages ou l'entortillement égal et circulaire des vrilles de la vigne. Ce vol s'interrompt par de brusques plongées, des chutes libres, ailes fermées jusqu'au sol. Quand elle monte dans les airs jusqu'à disparaître à nos yeux, elle figure alors au mieux l'image de l'âme dans son désir de rétablir le lien entre le ciel et la terre.
On dit de l'alouette qu'elle grisolle : ce verbe cherche à imiter son chant en courtes strophes, un dulidulidi sans fin, qui tient du grésillement d'une herbe sèche en feu en même temps que du bruit d'une faux battue à la pierre à aiguiser ; mais à mieux l'écouter, ce chant obéit à des variations innombrables et semble ainsi exprimer avec subtilité les états d'âme rapprochés de la jubilation, de l'allégresse et de l'ivresse en altitude. ...
Amours en vol - Jean-Pierre Otte
éd. Julliard 2005
Tous les soirs en rentrant,
je trouve un trou devant ma porte.
Je pense à ceux qui traînent leurs secrets
dans des cartables aux bretelles fleuries.
Ils les déposent quelquefois sur le pavé,
pour suivre la chaloupe d'une hanche,
la rive d'un regard
ou peut-être un chardonneret
(qui sait ce qu'il
regarde quand il voit ?)
Puis ils repartent les mains
vides et les secrets
continuent de creuser.
Le soir alors, avant de
regagner l'orage du repas,
je fais discrètement un petit bond devant l'entrée
sans savoir ce qui tombe de mes poches
ni pourquoi j'entends rire
au fond du trou.
autre chose qu'un bouclier - Lucien Noullez
éd. Tétras Lyre 1998 - ill. Christian Otte
Lucien Noullez est un poète belge, d'origine wallonne. Il est né à Bruxelles en 1957. Il est enseignant, poète et critique littéraire.

Peau d'Anne
Tout le ciel déplié les nuages très lents
sur les collines et les gamins à cloche-pied
la lumière sur les eaux que les branches
caressent ici là-bas maintenant
on dirait de la brume ou du sang ou des
fleurs qui sèchent entre les pages d'un
livre écoute écoute regarde ce ne sont
que des mots chuchotés lorsque tombe la
nuit un peu d'ombre à même la peau ces
baisers sur les lèvres qu'une femme au
loin n'en finit plus de dessiner ...
Souvenir de ... livre manuscrit peint
de Lucie Petit / Anne Slacik
le site de Anne Slacik : http://perso.wanadoo.fr/anne.slacik/