des rencontres
note

à partir de ce jour, le menu CHEMIN FAISANT sera scindé.
les rencontres et échanges avec d'
autres auteurs seront repris dans le menu RENCONTRES.
les réflexions et observations -
mes traces - seront notées dans le menu SOUS LES PAS.

Chemin faisant présentera exclusivement des
textes personnels ...
en catégorie
mes empreintes des textes inédits
en catégorie
mes cailloux des textes déjà parus

il y aura toujours des textes personnels sur la page d'Accueil ainsi que dans les menus Au marché, Croisée des chemins, Fraises des bois


0607.rose



Claude Roy

champ.ventN:B
____________ © lp - 2007


Odeur du temps 8

CHOSES QUI FONT QU'ON SE DEMANDE POURQUOI ON EST TRISTE


Écoute
_ Est-ce le vent ? _ Écoute _ Réveille-toi
Est-ce un renard ?
_ Le vent ? _ Est-ce un pas ? _ Qui hésite ?
Est-ce un oiseau de nuit clopinant sur le toit ?
Est-ce un chagrin de mes dix ans ayant rejoint ma piste ?


Ou bien l'hésitation à la marge des bois
d'une bête en suspens entre l'ombre et la fuite ?


Écoute
_ On a marché _ Il faudrait aller voir
C'est peut-être le vent qui fait battre un volet
dans une maison basse au fond de ma mémoire
que j'ai oublié de fermer avant de m'en aller
pour toujours il y a des années
______ et le volet n'en finit pas dans une autre nuit noire de
battre sur le mur disparu
___comme si le mur et lui existaient


Écoute
_ Est-ce la pluie ou bien le vent dehors
qui font glisser le long du silence étonné
le chuchotis furtif d'une averse qui s'endort
puis qui reprend
___ fait halte encore ___ et recommence à pianoter ?
Ai-je rêvé que je pleurais ? Ai-je rêvé que j'étais mort ?
Et maintenant est-ce la pluie sur cette joue ou les larmes que j'ai rêvées ?

... / ...

Écoute
_ Est-ce le vent ? Était-ce moi ? Une heure sonne

Ce n'est que moi
_ Ou bien le vent _ Ou bien personne



13 avril 1957
ex
Somme toute - Claude Roy
éd. Gallimard - folio - 1976


Anne-Marielle Wilwerth

Wilwerth:Belgeonne
© Gabriel Belgeonne


sous le geste semé

Barque ou pirogue
Peu importe
si elle nous ramène au printemps de nous-même




Pudique
le passé se déshabille
derrière un paravent de jeunes feuilles




Les rafales
bruyamment
fouillent la garde-robe du jardin




Lumière délivrée de ses bâillons de nuit




Et cette petite douleur ivre
quand un copeau s'arrache du vivre




l'ébéniste du temps

Briserons-nous la glace
où entre nous
patine l'hostile




De plein gré
entrons dans l'éblouissant mutisme
des étoiles filantes




Le vrai silence ne se repose
qu'au pied des arbres de passage




La lune cuit son pain
dans la boulangerie de la nuit




Racines
Ecritures souterraines
qui rencontrent des lacs
dont s'abreuve la vie




Des branches crépitent
où l'enfance a fait son nid
Nous y logeons
quand la saison du devenir
effraie




Je deviendrai

contrebassiste de la tendresse

ébéniste du temps





ex L'ébéniste du temps - Anne-Marielle Wilwerth
vignettes de Gabriel Belgeonne
éd. Henry - 2005



Jean-Michel Maulpoix

mer.myriade
© myriade 2007



L'un d'entre nous parfois se tient debout près de la mer.

Il demeure là longtemps, fixant le bleu, immobile et raide comme dans une église, ne sachant rien de ce qui pèse sur ses épaules et le retient, si frêle, médusé par le large.
_Il se souvient peut-être de ce qui n'a jamais eu lieu. _Il traverse à la nage sa propre vie. _Il palpe ses contours. _Il explore ses lointains. _Il laisse en lui se déplier la mer : elle croît à la mesure de son désir, cogne comme un bâton d'aveugle, et le conduit sans hâte là où le ciel a seul le dernier mot, où personne ne peut plus rien dire, où nulle touffe d'herbe, nulle idée ne pousse, où la tête rend un son creux après avoir craché son âme.


ex Une histoire de bleu - Jean-Michel Maulpoix
Poésie / Gallimard 2005


merci à Myriade pour la bouffée d'air iodé envoyée depuis là-bas Happy


Nicole Malinconi

des extraits de petit abécédaire de mots détournés
un abécédaire corrosif et littéraire de mots nouveaux, de ces termes qui, eux, n'ont rien de littéraire.


malinconiJ ________ Jetable

Jeter est tombé bien bas. Il a pourtant de la vigueur, jeter, de l'élan. Jeter une balle, jeter un pont, jeter la pierre, jeter son gant, jeter les dés ne sont pas peu de chose. Mais jetable, avec ses sous-entendus méprisants, a réduit jeter à rejeter, à balancer aux poubelles, depuis que nos objets d'usage courant n'ont plus qu'un usage unique, qu'aussitôt les voilà périmés, indignes de réparation, remplacés par des nouveaux. Bien sûr, on ne dira pas de la balle, du pont ou du gant qu'ils sont jetables, mais le ton est donné : jetable a déshonoré jeter. Et maintenant, tous nos déchets s'accumulent.



malinconiL ________ Livre

Produit de consommation. Très forte rotation de la marchandise : le vendeur de livres ne cesse de réceptionner et de réexpédier. Vente rapide obligée, sans quoi le produit ne fera pas son chiffre, puis tombera dans l'oubli. Le rythme n'a fait que s'accélérer depuis que le livre a multiplié ses foires, ses salons, ses marchés, en vue de se montrer à la hauteur de l'automobile, des vacances ou de l'équipement, question performances commerciales.
Le vendeur de livres se souvient parfois du temps où il s'appelait
libraire, où il avait le temps de parler avec les clients de ce qui était écrit dans les livres.



malinconiQ ________ Quelque part

Signifie en un lieu indéterminé, qu'on ne veut pas ou ne peut pas préciser, mais est utilisé de manière inconsidérée en compagnie de certaines phrases, comme Quelque part, je le savais ; Cela vaut mieux, quelque part ; Quelque part, je vous comprends, ce qui a pour effet de donner à ces énonciations une douceur toute psychologique, de les mettre à l'abri en un lieu indéterminé. De les émousser, autrement dit.



malinconiS ________ SMS

Syntaxe Mutilée Sauvagement.



éd. Labor - coll. grand espace nord - 2006


André Beem
____________ A.Beem


Snul aime les leçons de choses.
Il choisit une pomme dans la corbeille à fruits, luisant jaune, rouge, vert ; et la pêle, elle est savoureuse à souhait.
Ce n'est cependant qu'une pomme, se dit Snul en la savourant, parmi des milliards d'autres tout aussi croquantes et juteuses. Quelconque, comme moi parmi cinq milliards d'hommes.
Et tout en la terminant avec délice, il la remercie de lui rappeler l'humilité de leur état commun.

A quelque temps de là, un dimanche après-midi tout bleu, Snul se promène dans la forêt. Il s'assied sur une vieille souche et fume une cigarette en contemplant la futaie fléchée de soleil oblique.
Son regard se fixe bientôt sur le tronc le plus proche, s'élève dans la ramure frémissante, s'abaisse jusqu'à ses racines épatées. Comme Snul est aussi ignorant en botanique que dans toute autre science, il n'a pas la moindre idée de l'essence qu'il examine.
- Eh, tant pis ! si je ne connais pas ton nom, c'est-à-dire celui de ton espèce. Tu n'en portes pas d'autre, en effet. Aucun arbre de cette forêt ni d'aucune autre forêt n'est exactement pareil à toi par la hauteur, le volume, la disposition de tes branches et de ton feuillage. Tu n'as cependant d'identité que ce que mon attention t'en prête. Exactement comme moi.
Le soleil bientôt n'éclaire plus que les cimes et la forêt silencieuse flotte dans le premier crépuscule.
- Exactement comme moi.
Mais ce soir, sans qu'il sache pourquoi, cette pensée trouble Snul au lieu de le réconforter.

ex SNUL scherzo - André Beem
éd. les Eperonniers - coll. maintenant ou jamais - 1989


n.b. SNUL est un mot bruxellois désignant une personne quelconque, sans intérêt, sans qualité particulière


André Beem est un auteur belge, né en 1937, disparu en 2006. Une séance d'hommage lui a été consacrée dans le cadre de Mars littéraire à Ottignies le 29 mars 2007, ainsi que le numéro 35 de la revue REMUE MÉNINGES sous les signatures de Pierre Tréfois, Jean-Louis Rambour, Jean-Jacques Didier, Werner Lambersy et Otto Ganz.
La revue peut être obtenue auprès de Pierre Schroven - 31 rue des Aiselies à 6040 Jumet.


Cécile Clozel

c.clozel.pré



qui pourrait lire ce que j'écris ? Mes amis sont morts, ou perdus.


les morts ne sont plus là,
c'est vrai
mais pas ailleurs non plus
les morts sont cet ailleurs absent qui prend toute la place
cette absence d'ailleurs qui emmure le texte en lui-même
tellement
même qu'il se tait
et les amis perdus ...
petit séisme sans histoire, qui ne touche que moi,
et que rien ne console, que le temps ne console pas,
puisqu'il n'a pas d'histoire.

l'amitié perdue,
elle a toujours été déjà perdue
toute amitié au monde s'engouffre dans la faille
où poser ma main pour écrire ?

seuls quelques mots,
ailleurs absent, petit séisme sans histoire,
quelques mots seuls me parlent, d'abord rafale, puis pulsation,
début d'espace-temps, respiration.

je vous écris,
ailleurs absent, petit séisme sans histoire,
je vous écris à vous, ces quelques mots,

à
vous

qui
me
parlez.



Cécile Clozel - le long du pré - K éditions 2002


Ito Naga

__ rouge.incr


Ito Naga , né en 1957, est astrophysicien.

il a fait un livre de 469 phrases qui commencent toutes par
" Je sais "
il remet toutes ces certitudes en question ...


Je sais qu'aujourd'hui, à part quelques étrangers qui apprennent studieusement le français, on ne dit plus "n'est-ce pas ?", comme s'il n'y avait plus que des certitudes.___ (266)

Je sais qu'on est sommé d'avoir un avis sur tout, quand on n'en a sur quasiment rien.___ (273)
Je sais qu'avoir un avis permet à l'autre de trouver une prise comme s'il faisait de l'escalade.___ (274)

Je sais que, curieusement, nombre de phénomènes dans la nature apparaissent comme le résultat d'un habile raisonnement : la lumière qui emprunte le chemin le plus court, l'eau qui contourne un obstacle ... ___ (294)
Je sais qu'ainsi nombre de phénomènes dans la nature semblent doués d'intelligence. ___ (295)
Je sais qu'en y regardant de près, on ne voit plus clairement ce qu'il y a de si particulier dans l'intelligence humaine. ___ (296)

Je sais que la rotation de la Terre est en partie à l'origine du vent, que sentir ce vent est comme sortir la tête hors de la Terre.___(454)


Ito Naga - Je sais - Cheyne éditeur - coll. Grands Fonds - 2006


André Schmitz

____aube4




Les preuves sont nulles
les signes sont fragiles.

On ne peut pas encore affirmer
que le jour naîtra
que l'horizon ouvrira ses lèvres au soleil
on ne peut rien dire.

On se tait
___ on retient son haleine
on laisse la rosée toucher des paupières
on laisse l'oiseau dire ce qu'il veut.

On attend
on voit l'incertain trembler
entre la cendre et la chaux
on a mal à son désir.



ex
Raclements d'ailes - Une poignée de jours (1982) - André Schmitz
éd. l'Arbre à paroles - Phi - Ecrits des forges - 1994


Claude Roy

_____ 0268.ciel
_______________________ © lp



L'ENTRE-DEUX

L'ombre légère d'un nuage à pas de brise douce
ombre tissée de gris et de lumière pâle
juste un silence entre deux notes
la respiration du temps entre deux éclaircies

et le chant modeste
____ incertain ____ délicat
d'une grive litorne
____ esquisse d'une parole
qui s'adresse à quelqu'un
____ quelqu'un qui peut-être n'est pas
mais comprendrait le sens de ce qui n'est pas dit

Les bourgeons ont pensé qu'il est temps d'éclater
J'aimerais bien comme eux être au commencement
Ne demandons pas trop
____ J'ai juste assez de souffle
pour pouvoir ruminer les questions sans réponse

Le Tout ne serait-il que l'Envers du Rien ?
Mais le Rien est peut-être un autre nom du Tout ?
Qui a parlé ?
____ C'est moi peut-être
ou bien personne
____ ou bien celui

qui passe
____ qui s'éloigne ____ et qui déjà se tait


Le Haut-Bout - dimanche 11 juillet 1993



ex
Poèmes à pas de loup 1992-1996 - Herbes au vent - Claude Roy -
éd.Gallimard 1997



Jules Renard

_________ j.renard ____ P. Cutté


Les Chauves-Souris

Filles de la nuit, elles ne détestent que les lumières, et, du frôlement de leurs petits châles funèbres, elles cherchent des bougies à souffler.



in le Sourire de Jules - Jules Renard
illustrations de Michèle Daufresne - calligraphies de Patrick Cutté
éd. Alternatives - 1999


Pierre Reverdy


0358nuit.orage
© lp



Sentinelle - les ardoises du toit - 1918

La cheminée garde le toit
Comme le sommet la montagne
Le ciel passe derrière et le nuage bas
Contre l'œil qui regarde
______Minuit
Il reste au fond de l'air encore un peu de bruit
Une sourde chanson qui monte
Ce qu'on entend est plus joli
Les yeux se ferment
_____________On pourrait mourir

______Le reste n'a pas pu sortir
A cause de la peur on referme la porte
__Cette émotion était trop forte
La lueur qui baisse et remonte
______On dirait un sein qui bat


ex Plupart du temps 1915-1922 - Pierre Reverdy
Poésie/ Gallimard 2004




Luc Norin

______ LucNorin _______ © Anne-Marie Weyers




Et l'heure n'a plus rien eu
à dire

elle s'est retournée
dans le bois
de l'horloge

ni la clé d'argent
ni le balancier du vent
n'ont pu rouvrir

le sarcophage du temps
qui dérive

au large
de l'étang



ex L'heure inverse Luc Norin
Echos graphiques d'Anne-Marie Weyers
éd. Phi - en coédition avec Les Ecrits des Forges - 2006


Isabelle Pinçon
__
___ 0114.champ.lin
______________________ © lp



" Passe encore en automne quand les feuilles réclament leur lot de consolation sous les marronniers, passe encore pendant l'hiver où la terre gèle toute proposition d'évasion, passe encore au printemps où la campagne se gonfle de probabilités. Mais de grâce l'été, ne fermez pas les volets sur les champs de lin ! "



ex C'est curieux - Isabelle Pinçon
Cheyne éditeur / coll. Grands Fonds - 2006


Werner Lambersy

de-Villiers_____ Jephan de Villiers



J'ai rencontré mon âme
ou quelque chose comme ça

Dans la rue où elle mendie
j'ai fait semblant de ne pas voir

J'ai croisé mon cœur
ou quelque chose comme ça

Au premier rang d'un défilé
derrière les drapeaux noirs

Et j'ai filé comme si j'avais
à faire ailleurs

Alors en rentrant j'ai bu
le bol de lait du chat

Car quelque chose au fond de moi
la solitude
ou quelque chose comme ça
miaulait pour qu'on l'adopte


Conversation à l'intérieur d'un mur
ex l'Eternité est un battement de cils - anthologie personnelle - Werner Lambersy
Actes Sud - 2004



Vénus Khoury-Ghata

__ khoury-ghata _____ © Diane de Bournazel



Le père dit :
des vents contraires ont raturé l'enfant
la mère tricote un enfant long comme l'année
rond comme un pain cuit entre deux pierres
essaie-le dit-elle à Nina pour savoir
s'il a la forme de ton étreinte



ex Six poèmes nomades Voyage du Cerisier - Vénus Khoury-Ghata
dessins de Diane de Bournazel - éd. Al Manar - Corps écrit - 2005



Albane Gellé

a.gellé.ill ______ peinture de Jacques Rochereau




je suis un cheval une flaque d'eau un tiroir en désordre je suis un arbre un chien affectueux un chat insolent une boîte à musique une voix trop mince




je me tais par habitude.


Albane Gellé - l'air libre
le dé bleu - 2002




David Dumortier ● 2

_____ ferme.Larsson Carl Larsson . the gate 1896



Nids de poules

_____ Les nids de poules dispersés dans la ferme, on ne sait pas où ils cachent leurs
œufs, on croit qu'ils nous évitent, on aimerait tomber dessus par accident pour arrêter
notre route sur un peu de fragilité.


ex. Le Livre des poules - David Dumortier
éd.Cheyne - 2006 - précédé de
Une Femme de ferme




David Dumortier

_____ 0197.2.Biez


___ Autour de chez elle, le paysage se ramasse en chiffon mais pas tout à fait,
plutôt en torchon pas bien repassé et même un peu sale. Il n'est pas amidonné
comme les plaines de betteraves et de pommes de terre. Le bois de Creuzignal,
les prés des Chinières ou encore le coteau des Vignolles essuient l'horizon et
sèment le désordre. Mais pour tous les jours, des paysages comme celui-là
suffisent bien.



ex Une Femme de ferme - David Dumortier
éd. Cheyne - 2006 (suivi de
Le Livre des poules)


Béatrice Libert

jardin fragile __ Les mots viennent
_____________________________d'un jardin fragile
_____________________________où l'absence est une maison



texte de Béatrice Libert - dessin de Martine Chittofrati
ex. le Jardin Fragile - éd. Alain Lucien BENOIT - coll. Raffia



Danièle Corre

_______ ill.D.Corre ____ encre de Judith Rothchild




Les mains douloureuses,
dans les soirs d'automne,
se souviennent de la pression
d'autres mains
qui s'en sont allées,

sans retenir
un morceau de tissu,
un brin de conversation,
quelques battements de cœur,

et leur grand nombre,
comme feuilles au vent,
nous laisse les bras ballants.



Danièle Corre - ex Voix venues de la terre
dans une belle édition de Jacques Brémond, accompagnée d'encres de Judith Rothchild - 2005




Antonello Palumbo

____ A.Palumbo:Adler
_________Perlette Adler

Histoire 2

Nous sommes tous portés à l'immobilité.

Aux grilles, des souvenirs sont empalés.
Aux fenêtres,
derrière les rideaux transparents,
des yeux nous regardent
et creusent à l'intérieur.
Aux cimes des arbres,
il y a les tapis qui nous attendent
pour s'envoler.
Aux creux des vagues,
nos espoirs
(mais avons-nous encore le souffle ?)

Nous sommes comme ces petits oiseaux
qui sautillent sur les dents des crocodiles,
criant de plaisir à chaque fois, d'avoir vécu
cette seconde entre la fin de la bouche
qui écrase et la liberté du vent, du monde.


C'est l'histoire d'un homme
qui vient d'un pays où il n'y a pas d'églises,
pourtant, de temps en temps,
les cloches sonnent.


ex L'horizon de nous


Antonello Palumbo - Carnet d'un poète assis sur l'horizon - ill. Perlette Adler
éd. Les Carnets du Dessert de Lune - 2005


Antonello Palumbo vivait dans la région de Charleroi (Belgique). Poète, critique de cinéma, organisateur de rencontres poétiques, il animait les éditions de L'horizon Vertical. Il est décédé en 1994, à l'âge de 30 ans.


André Balthazar

L'ABEILLE

L'abeille a le corsage de son miel.
Son ventre fuse et diffuse, arrondit la chambre. Le voile des rideaux (remparts dont la transparence l'irrite ; d'un coup le zézaiement se fait colère) enveloppe ce fuseau qui s'empêtre.
Dans l'air, en larges diagonales entre des instants de piétinements chercheurs, des va-et-vient remplissent tout. Au fond de l'oreille, le cérumen absorbe cette musique voyageuse : ariette qui tourne et qui soudain s'efface ... La chambre retrouve de la raideur dans ses quatre murs. Puis, soudain, redémarre le tourniquet doré, têtu, broyeur de vitres.

Plus trapue que la guêpe, elle possède la souplesse qu'exige la diversité des calices : elle butine le cul en l'air quand il le faut, circule en acrobate prudente parmi les étamines et pistils qui la poudrent.
Elle ronronne de gourmandise. Parfois déçue (ou le sang à la tête), elle grogne et quitte les lieux vers d'autres petits fours.

Elle rentre, égarée, et circule un instant, le temps d'une pensée. Et s'en va.
Reste dans l'air un peu de sucre.

abeille.Balt



ex Buffonneries de André Balthazar - éd. Le Daily-Bul 1990

André Balthazar, né en 1934 à La Louvière (Belgique) - un philosophe qui s'ignore, qui joue à pigeon vole, un poète qui ne voudrait pas se prendre au sérieux ...
fondateur, avec Pol Bury, du Daily Bul.

Richard Brautigan

pour Bobi

extrait de
Tokyo-Montana Express

chocolats.0498
© lp - 2006


Feuilles

___ Je me sens depuis quelque temps si absolument effacé de la nature, tiens, un tableau noir avant le début des cours que je suis, qu'hier que je me trouvais dans Japantown, le quartier japonais de San Francisco, j'ai bel et bien vu les trottoirs jonchés de feuilles de papier chocolat.
___ Des centaines qu'il y en avait ! Et je m'interrogeai : "Mais qui diable a bien pu se bouffer autant de petits chocolats ? " A croire que tout un congrès de Japonais bouffeurs de petits chocolats était passé par là.
___ Et puis, dans la rue, je me remarquai la présence de quelques pruniers. Et aussi que c'était l'automne. Et encore que les feuilles étaient à tomber comme toujours elles le font et toujours le feront à pareille saison.
___ Où avais-je donc commencé à me tromper ?



éd. 10/18 Domaine étranger - trad.de l'américain par Robert Pépin


Poèmes du Thé
un petit livre très attirant par ses calligraphies et ses illustrations, ses poèmes sur la cérémonie du thé

Textes tirés des
Cent poèmes de Sen no Rikyu.
traduction de Bertrand Petit------------calligraphies de Keiko Yokoyama

Dans un jardin petit et dont le naturel apparent est en fait, l'objet d'un savant agencement, se trouve un pavillon d'allure modeste. On y pénètre par une porte basse que l'on franchit courbé, signe d'humilité. La pièce couverte de tatamis permet de recevoir cinq à six personnes agenouillées ; au centre, un foyer sans cheminée ; sur un des côtés, une sorte d'alcôve (tokonoma) décorée d'une calligraphie soigneusement choisie. Quand tous les invités ont pris place, le maître de cérémonie fait circuler quelques friandises, ou un repas léger. D'une bouilloire posée sur le foyer, on voit se dégager une légère vapeur.
La préparation du thé commence.
... / ...
avant-propos

duThé.0223


un poème est déjà accroché dans le tokonoma ,
n'ornez rien d'autre par un texte poétique



éditions Alternatives 2005


Françoise Lison-Leroy


Chemins du guet

au plus blanc d'un pays

FrLison

rien
dans la poche trouée
d'une saison au manteau de pommes

rien
qu'un petit fil laineux





le fleuve
tire en douce
toute la plaine derrière lui

une mouette
lui tient l'aile





mille ans et c'est peu dire

FrLison2

mille ans et c'est peu dire
pour un galet
posé à terre
à même le sable
à même le blé

où la mer se fait rare
comme en nos vies




images de Philippe Delaite - éd.Tétras Lyre 2003

Françoise Lison-Leroy est née à Opbrakel (Belgique) en 1951. Elle a publié plusieurs recueils en duo avec Colette Nys-Mazure.






Besnier - Boiry ● le Verlan des oiseaux

Boiry.Verlan.ois

© Boiry



Nos mois
seraient
moins gais
sans les
moineaux


______ Michel Besnier - illustrations de Boiry

______-le Verlan des oiseaux et autres jeux de plume


aux
éd. MØTUS ce livre écrit "pour les oiseaux, les enfants et les adultes qui ont gardé une âme d'oiseau.



Paul Willems

Tout est réel ici
__ roman


Escaut
photo d'Elza Willems

(extrait ) description très sensuelle d'un orage

>
"L'orage ! enfin l'orage", crie Maman Suzanne. Nous nous précipitons vers la fenêtre et recevons au visage la caresse brûlante du vent. L'Escaut, dont la marée haute se tend entre les berges, est parcouru d'un frisson, puis aussitôt des vagues amoureuses se soulèvent et retombent au rythme de la tempête. L'air frissonnant de désir colle son ventre contre le ventre de l'eau, et, torride comme le sang, il mord, là où vole l'écume. Entraînés par ce désir, des nuages épais montent, et l'ombre de plomb descend comme l'inconscience dans le corps du fleuve possédé par l'air. La tension douloureuse soulève l'eau de plus en plus, elle déferle sur ses bords puis se replie sur elle-même pour de nouveau bondir. L'ombre s'alourdit. Le vent pénètre l'eau, et tout à coup au moment où le désir devient insupportable, un immense éclair transperce le corps entier de la tempête, suivi d'autres et d'autres encore, et tout l'air et toute l'eau tremblent dans le fracas de l'orage.

Le grondement naît de l'est, gagne le zénith, s'étend, dévale les pentes de l'obscurité, frappe l'eau, rebondit vers le sud où il se perd. Le rythme de l'ouragan s'accélère encore, les vagues naissent et renaissent sur l'Escaut, intensément féminines en réponse au transpercement de l'orage. Brusquement, au paroxysme, la pluie s'écrase en martelant le fleuve. L'air au même instant fraîchit et se détend. Le corps de la tempête se relevant après l'étreinte, s'en va par bonds se cogner aux arbres et aux maisons. Mais l'eau continue à frémir en vagues profondes.
> ... / ...



Paul Willems (Anvers, 1912-1997) écrivain et fils de l'écrivain Marie Gevers, a été élevé dans le domaine enchanté de Missembourg, non loin d'Anvers, dont l'univers n'a cessé de l'imprégner. (domaine dont Marie Gévers a admirablement décrit le charme dans "Vie et mort d'un étang"). Romancier et dramaturge d'une grande originalité, que la comparaison avec Maeterlinck ou l'évidente filiation avec le romantisme allemand ne suffit pas à résumer. Il succéda à sa mère à l'Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique.


Li Ch'ing-Chao

Poétesse chinoise (1084?-après 1141)


Sur l'air de "I-chien-mei"

Le parfum des lotus rouges faiblit
__ déjà la natte sent la fraîcheur d'automne
Ma robe de soie légèrement dégrafée
__ je monte sur la barque d'orchidée
De quel nuage attendre un message ?
__ Au passage d'oies sauvages
____ seule la lune inonde le pavillon d'Ouest

Les fleurs s'éparpillent
__ au gré du vent au gré de l'eau
Une même pensée partagée
Deux tristesses séparées
____ et cet ennui
A peine chassé des sourcils
Le revoici à la pointe du cœur


ex ENTRE SOURCE ET NUAGE
voix de poètes dans la Chine d'hier et d'aujourd'hui
François Cheng - éd. Albin Michel 2002

Chaque poète est présenté avec une courte notice biographique



calligraphie.chin.2
Shi Bo la sincérité est la Voie du Ciel. (Confucius, 551-479 av.J-C.)

Anne-Marielle Wilwerth

__________main.eauTD
____________________ © Tanguy Dohollau


Nos regards déjeûnent
de quelques voiliers
passant sur le chenal
qui relie l'invisible
au réel



Nu continent d'incertitudes
dont la géographie
se perd
en nos estuaires



Ne jamais quitter
les rives éclatantes du vrai
qui nous guident
même quand nos yeux portent
le bandeau des doutes



S'abandonner
au bruit régulier du râteau
si de trop grosses vagues
font déborder
l'étang de l'être



vign.eauTD2



En embrassant ses barques
la rive allume le monde
qui
vers l'insoupçonné
rame



île du dedans
pétillante
dans la coupe du vent



qui le matin
lessive le grand drap de la mer
avant le passage des poètes



qui
à marée basse
s'habille d'algues courtes
et de parfums
insubmersibles



qui
lors des tempêtes du doute
interroge les cartes



vign.eauTD1




ex démesurément la lumière -
éd. l'arbre à paroles - frontispice de Luce Guilbaud - 2003


Guy Goffette

mer
© lp



La mer quand elle a fait son lit sous la lune et les étoiles
et qu'elle veut sombrer tout à fait dans le sommeil ou dans l'extase
la mer quand les poissons ont trouvé une autre route
pour tirer la soie du cocon et gagner leur temps de paresse
la mer quand plus rien ne la retient d'en faire à sa tête
le contrat des Compagnies maritimes ni le traité des Eaux territoriales
ni le cours du baril ni celui du dollar
la mer enfin quand elle peut se ranger pour de bon et voyager incognito
ne descend pas à l'hôtel comme on pourrait s'attendre
de la part d'une personne de son importance, non
car elle n'a rien à voir avec les chambres de hasard
et peu lui importe que des princes y soient descendus
la mer comme tout ce qui cherche mesure à sa soif ne descend pas, elle monte
elle monte dans les trains à petite vitesse les derniers survivants de l'ère vagabonde
à pratiquer le précepte bouddhique du voyage
et qui vont de gare en gare abandonnées dans la bruyère pour le plaisir de quelques vaches
elle monte dans les collines pour voir les toits d'ardoise et les tuiles
et la lumière sur eux qui pêche à la ligne et le mouvement de la terre alertée
elle monte aussi dans les chambres pour saluer les femmes
qui savent aimer et dont le corps garde longtemps la chaleur des étreintes
et là, s'arrête enfin et ses vagues l'une après l'autre
se couchent dans leurs yeux
alors les femmes se lèvent car il est l'heure du café dans la cuisine
l'heure à nouveau d'affronter la houle des enfants et
ces pensées en grand tumulte
qui vont viennent se brisent en éclats de verre et toujours ressuscitent
comme cet oiseau inlassable au fond du noyer qui répète
la même question ---- deux ou trois mots seulement ----
et le cœur est au large ...


---- Mère, que disais-tu déjà ?
(J'ai vu bouger tes lèvres) et ces yeux, qui te les a changés ?

les portes de la mer - ex. Eloge pour une cuisine de province
Poésie / Gallimard


Pablo Neruda

La Centaine d'amour _____ Soir / Tarde
-------------65
Mathilde, où donc es-tu ? N'ai-je pas remarqué
_________lierre
entre cravate et cœur, en bas, et vers le haut,

une vague mélancolie intercostale :
c'est que j'avais compris tout à coup ton absence.

La lumière de ton énergie m'a manqué
j'ai regardé tout en dévorant l'espérance,
regardé la maison et son vide sans toi,
il ne reste plus que des fenêtres tragiques.
_________
lierre.2 ___ Taciturne est le toit, tellement qu'il écoute
_____________d'anciennes pluies pleuvoir, comme tombent les feuilles,
_____________les plumes, et ce que la nuit garde captif : -----


et ainsi je t'attends comme une maison seule
et tu dois revenir me voir et m'habiter.
si tu ne le fais pas, j'ai mal à mes fenêtres.



Matilde, dónde estás ? Noté, hacia abajo,
entre corbata y corazón, arriba,
cierta melancolia intercostal :
era que tú de pronto eras ausente.

Me hizo falta la luz de tu energia
y miré devorando la esperanza,
miré el vacio que es sin ti una casa,
noquedan sino trágicas ventanas.

De puro taciturno el techo escucha
caer antiguas lluvias deshojadas,
plumas, lo que la noche aprisionó :


y asi te espero como casa sola
y volverás a verme y habitarme.
De otro modo me duelen las ventanas.



Achille Chavée


A.Chavée1
© lp - 2006


ÊTRE BON

Un éléphant se baladait dans ma cuisine
je lui ai dit très gentiment
tu n'es pas ici chez un marchand
de porcelaine
tu es chez le poète
apprends à te conduire
et il disparut avec délicatesse sagement

Un éléphant blanc cette fois
chose rare
se balade dans le corridor
et je lui dis
tu n'es pas chez un énergumène
et voilà qu'il me répond
pardon monsieur le poète pardon

J'aurais pu croire
que j'en avais terminé avec les éléphants
et je vais dans ma chambre à coucher
Par principe
je regarde en dessous de mon lit
vous savez bien ce que parler veut dire
j'y trouve encore un éléphant

Je ne me suis pas fâché
je n'ai pas cru à une farce
je lui ai dit
viens dans mon lit mon vieux
viens dormir avec moi
à chaque jour suffit sa peine
je t'accorde le bénéfice du droit d'asile
et je me suis endormi
paisiblement


1953 - à Albert Ludé

in l'Enseignement libre

ex A cor et à cri - anthologie - éd. Labor

Achille Chavée est un poète belge - 1906-1969 - il a fondé le groupe Rupture puis le Groupe surréaliste en Hainaut.
Il est surtout connu pour la subversion cocasse de ses aphorismes.

plus de détails sur la biographie d'Achille Chavée
ICI



Armand Dupuy



dessin.ad.0370



toi___ l'esseulée
dans la fureur du jour

toi qui n'as jamais
porté mes ruines
à bout de bras

toi la passagère
de leur nudité

toujours attentive
au souffle de la pierre


© peinture et texte Armand Dupuy - 2005


après maints essais pour obtenir la reproduction la plus fidèle possible - désolée de n'avoir pu faire mieux, Armand !

François Jacqmin
Eléments de géométrie



0




La saveur est géométrique. Le goût de la
pomme, par exemple, est rectangulaire.
Quant à l'abricot, il participe du triangle
mou.

Avec le temps, le fruit trouve une précision
sirupeuse. Il devient exactitude et provision
de bouche.Voyez l'art de l'abeille:son gâteau
de cire n'est-il pas l'accord parfait entre le
miel et l'hexagone ?



Linogravures de Léon Wuidar
éd. Tétras Lyre lyre sans bornes


Anne-Lise Blanchard

traces.ph.0338

© lp - 2006





Traces
d'une éphémère traversée
blanc sur blanc

Sa petite vie
poème
ou herbe sauvage
n'a de sens que pour les printemps
dépeuplés
qui la précèdent



ex.
avant l'été - anne-lise blanchard

éd. pré # carré / hervé bougel - 2005



clin d'oeil à Marie.pool et mes excuses à Anne-Lise Blanchard pour n'avoir pas pu respecter la disposition du texte



Jean-Pierre Otte
Après avoir observé nos jardins, nos étangs, nos plateaux de fruits de mer, nos forêts et nos basses-cours, Jean-Pierre Otte a levé les yeux vers le ciel et il a vu le jaillissement de l'alouette, les acrobaties des étourneaux, la révérence des tourterelles, la cérémonie des corbeaux freux, la parade des coqs de bruyère, la danse aquatique des grèbes huppées, les amours collectives des flamants roses .... tout l'enchantement des amours ornithologiques décrit dans un langage poétique qui nous plonge avec ravissement dans une nature peinte avec une patience infinie .

en voici un extrait sur l'
alouette lulu :

lulu_oct05_MG_1170_fouarge.jpg
© J. Fouarge

... Son vol est en mouvement ascendant et descendant mais aussi en spirale, décrivant la même spire qu'à l'intérieur des coquillages ou l'entortillement égal et circulaire des vrilles de la vigne. Ce vol s'interrompt par de brusques plongées, des chutes libres, ailes fermées jusqu'au sol. Quand elle monte dans les airs jusqu'à disparaître à nos yeux, elle figure alors au mieux l'image de l'âme dans son désir de rétablir le lien entre le ciel et la terre.

On dit de l'alouette qu'elle grisolle : ce verbe cherche à imiter son chant en courtes strophes, un
dulidulidi sans fin, qui tient du grésillement d'une herbe sèche en feu en même temps que du bruit d'une faux battue à la pierre à aiguiser ; mais à mieux l'écouter, ce chant obéit à des variations innombrables et semble ainsi exprimer avec subtilité les états d'âme rapprochés de la jubilation, de l'allégresse et de l'ivresse en altitude. ...

Amours en vol - Jean-Pierre Otte
éd. Julliard 2005



Lucien Noullez

porte:carte p.0283



Tous les soirs en rentrant,
je trouve un trou devant ma porte.
Je pense à ceux qui traînent leurs secrets
dans des cartables aux bretelles fleuries.
Ils les déposent quelquefois sur le pavé,
pour suivre la chaloupe d'une hanche,
la rive d'un regard
ou peut-être un chardonneret
(qui sait ce qu'il
regarde quand il voit ?)
Puis ils repartent les mains
vides et les secrets
continuent de creuser.
Le soir alors, avant de
regagner l'orage du repas,
je fais discrètement un petit bond devant l'entrée
sans savoir ce qui tombe de mes poches
ni pourquoi j'entends rire
au fond du trou.

autre chose qu'un bouclier - Lucien Noullez
éd. Tétras Lyre 1998 - ill. Christian Otte


Lucien Noullez est un poète belge, d'origine wallonne. Il est né à Bruxelles en 1957. Il est enseignant, poète et critique littéraire.



l'arbre
0
© lp - 2006



en rencontre avec l'arbre sous tutelle chez Marie.pOOl, j'ai (re)découvert ce texte de Jules RENARD qui me ravit :


UNE FAMILLE D'ARBRES

C'est après avoir traversé une plaine brûlée de soleil que je les rencontre.
Ils ne demeurent pas au bord de la route, à cause du bruit. Ils habitent les champs incultes, sur une source connue des oiseaux seuls.
De loin, ils semblent impénétrables. Dès que j'approche, leurs troncs se desserrent. Ils m'accueillent avec prudence. Je peux me reposer, me rafraîchir, mais je devine qu'ils m'observent et se défient.
Ils vivent en famille, les plus âgés au milieu et les petits, ceux dont les premières feuilles viennent de naître, un peu partout, sans jamais s'écarter.
Ils mettent longtemps à mourir, et ils gardent les morts debout jusqu'à la chute en poussière.
Ils se flattent de leurs longues branches, pour s'assurer qu'ils sont tous là, comme les aveugles. Ils gesticulent de colère si le vent s'essouffle à les déraciner. Mais entre eux aucune dispute. Ils ne murmurent que d'accord.
Je sens qu'ils doivent être ma vraie famille. J'oublierai vite l'autre. Ces arbres m'adopteront peu à peu, et pour le mériter j'apprends ce qu'il faut savoir :
Je sais déjà regarder les nuages qui passent.
Je sais aussi rester en place.
Et je sais presque me taire.


Jules Renard - ex
l'Arbre en poésie - éd. Gallimard folio junior en poésie.

Anne Slacik - livres peints 1986-2006
à l'occasion de l'exposition à Strasbourg "EXCEPTE PEUT-ÊTRE UNE CONSTELLATION" fêtant les 20 ans de livres peints de Anne Slacik,
un très beau catalogue a été imprimé, reprenant de multiples photos et des textes d'hommage des poètes avec lesquels Anne a travaillé.

voici le texte de LIONEL BOURG :

Peau d'Anne

Tout le ciel déplié les nuages très lents
sur les collines et les gamins à cloche-pied
la lumière sur les eaux que les branches
caressent ici là-bas maintenant
on dirait de la brume ou du sang ou des
fleurs qui sèchent entre les pages d'un
livre
écoute écoute regarde ce ne sont
que des mots chuchotés lorsque tombe la
nuit un peu d'ombre à même la peau ces
baisers sur les lèvres qu'une femme au
loin n'en finit plus de dessiner ...




0147.slacik
Souvenir de ... livre manuscrit peint
de Lucie Petit / Anne Slacik






le site de Anne Slacik : http://perso.wanadoo.fr/anne.slacik/