Thierry Fournier
extraits de _ l'œil du paysage _de Thierry Fournier

paru aux éd. Eolienne en 1996
accompagné de dessins d'
Annick Desmier-Maulion

quelques chapitres dans une prose riche, écrits par un promeneur solitaire


œilpaysage

Je suis l'œil du paysage

... Au début de la promenade, je n'avais été qu'un pion qui se déplaçait dans le décor, mais je m'apercevais maintenant, une fois de plus, que j'étais amoureusement relié à tout ce qui m'entourait, qu'il n'y avait ni pion ni décor et que j'étais infini tout en étant là, debout à la corne d'un bois. Mon ventre et ma poitrine brûlaient, mon regard se dilatait, prenant l'exacte dimension du paysage. L'espace refluait en moi, il était une bonne bête ronronnante et je lui flattais l'échine.
__Je fus ravi par une joie pour laquelle je n'avais pas le cœur assez grand. Elle courait à fleur de peau, étourdissante, infrangible, impérieuse, ne dépendant de rien, ni des tourments ni des embellies qui leur succèdent. Elle avait brusquement fait irruption et, sans contraintes, elle faisait péter les coutures de ma camisole d'ignorance. Les événements se déroulaient exactement comme ils devaient se dérouler, je n'avais plus aucune prise sur eux. Cela avait toujours été ainsi. Le simple fait d'avoir conscience m'émerveillait, bien qu'en réalité il n'y eût plus personne pour s'émerveiller de quoi que ce fût, plus personne en tout cas pour en tirer un quelconque avantage. J'avais traversé la membrane poreuse qui sépare ma conscience d'être au monde de la conscience d'être du monde.
...
Tandis que je scrutais une clairière de l'autre côté du ruisseau tapi dans son échancrure, j'eus la brutale conviction d'être observé par un flâneur qui s'y dissimulait. Et soudain je me suis vu là-bas sur l'adret, en train d'observer intensément quelqu'un qui se tenait assis au bord d'un abreuvoir dans une châtaigneraie ... Pendant ce qui me parut une éternité, je fus incapable de savoir qui j'étais et où j'étais. Je perdis tout intérêt pour ma propre histoire parce que je perçus, au plus intime de mes moelles, qu'en dehors des lieux qui m'animaient je n'existais pas. Je n'étais qu'une façon pour le paysage de faire l'homme, c'était lui qui prenait conscience à travers moi et non l'inverse comme on nous l'enseigne depuis l'âge tendre. Mon aspiration fondamentale, dissimulée d'ordinaire sous des désirs hétéroclites, ne tendait vers aucun but, elle ne m'appartenait pas, elle n'était que l'aspiration de la nature à se révéler à elle-même.
...


___ (pour A.D.)