
On lui avait dit : va par là
et docilement elle s'engagea dans le chenal tout tracé qu'on lui montrait.
Ma foi, c'était joli par là, et tranquille. Elle cheminait à son aise, batifolant dans les herbes folles, chatouillant les iris, accrochant des perles au cou des canards. Elle envoyait des signaux mystérieux au soleil qui lui filait des couleurs entre deux nuages.
Quand le chemin s'élargissait, elle flânait entre les nénuphars, prenait quelques vacances, jouait à la marelle sur les feuilles et écoutait en silence les histoires que maman-foulque racontait à ses petits et les rires des poissons qui passaient en dessous.
Puis on la conduisit dans un étroit sentier et il fallut aller plus vite, se dépêcher et dévaler les marches d'un escalier, reste d'une écluse où ne passait plus aucun bateau. Ça l'amusait beaucoup : elle en profitait pour faire beaucoup de bruit dans un grand bouillonnement de bulles, elle chantonnait en éclaboussant les fougères et les mousses, et riait en éclats en faisant tournoyer comme une folle une feuille de peuplier.
C'est ainsi qu'un dimanche de Pentecôte, elle passa à 11 heures moins cinq à l'écluse n°25. Un soleil printanier réchauffait le vent frais. Ils étaient là tous les deux, elle et lui, appuyés à la rambarde du petit pont, la regardant courir vers un je ne sais quoi dans sa fraîcheur vive.
Ils souriaient de ce bonheur léger, de cette plume au vent et mesuraient, absorbés dans son chant, le temps qui leur restait pour ranger dans un tiroir le parfum de cette eau fleurie où dansaient des paillettes d'or.
Comme elle, ils ne savaient où les menait leur vie mais ils vivaient ce moment en sa plénitude. C'était plus qu'il n'en fallait pour mettre entre guillemets : " il est 11 heures moins 5 à l'écluse n°25 " .
© lp - inédit - 1999