saute-ruisseau
les pierres

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--------- Sculptures en terre de Mireille Clerebout


Dialogue en 1 scène.

- Tiens, la pierre a pondu !
- Elle a pondu ? mais ce n'est pas un oiseau !
- Non, mais elle a pondu quand même.
Regarde ce petit tout rond à côté d'elle.
- Ouais, bof. Il lui ressemble pas, hein.
- Mmmmm un peu. Il a une petite tache brune, là, tu vois. Une tache de naissance.
- Pas très quartzien, il me semble, ce petit. Elle est nettement plus bronzée. Je me demande à qui elle s'est frottée ...
- Oh, la mauvaise langue. Moi, je te dis qu'elle est allée à la cascade, celle dont l'eau est si claire ; celle qui est si gaie, si joyeuse, qu'à force de cascader sur ces grosses pierres sombres et rudes, elle leur fait des petits tout ronds, des petits au teint clair. Sûr que c'est de là qu'elle vient. D'ailleurs, sens, elle a l'odeur de l'eau vive.
- C'est ma foi vrai. Elle a d'ailleurs gardé des éclats d'eau brillante sur sa peau et dans ses veines.
Le petit est un peu crayeux, il pourrait avoir meilleure mine.
- Ils ont décidé de l'envoyer à la mer. Cela lui fera du bien de se faire rouler dans le sel, le sable et l'iode. Je suis sûr qu'il reviendra avec un teint lisse et frais.
- Oui, pourvu qu'une algue ne tombe pas amoureuse de lui et ne l'entraîne pas dans ses ventouses à goût de poisson.
Tu sais, le chant des algues au crépuscule est irrésistible pour les âmes de pierre.

FIN


© lucie petit - inédit - 1998

les jonchets


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Jeu de Mikado du XVIIe siècle. - source : Wikipedia



les jonchets semblent en équilibre
la brise à fleur de sol tente en vain de bousculer le tas ivoire où n'apparaît aucun mouvement
la flaque juste à côté fait miroiter la lumière mais aucun ne se penche pour s'y regarder
-- seule une fourmi vient boire une goutte et s'éloigne en contournant cette montagne étrange
une mouche posée au bout d'un bâton entreprend de le parcourir
--- le jonchet frémit mais ne bascule pas
c'est à ce moment qu'un chien pataud passe et prend un bâton d'os dans sa gueule, éparpillant le reste dans l'eau
la mouche s'envole, mécontente :
- j'allais gagner - bourdonne-t-elle.
------------------------------------------------------------ noir.2



© lucie petit --- inédit - mai 2001


l'eau du vieux canal


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On lui avait dit : va par là
et docilement elle s'engagea dans le chenal tout tracé qu'on lui montrait.
Ma foi, c'était joli par là, et tranquille. Elle cheminait à son aise, batifolant dans les herbes folles, chatouillant les iris, accrochant des perles au cou des canards. Elle envoyait des signaux mystérieux au soleil qui lui filait des couleurs entre deux nuages.
Quand le chemin s'élargissait, elle flânait entre les nénuphars, prenait quelques vacances, jouait à la marelle sur les feuilles et écoutait en silence les histoires que maman-foulque racontait à ses petits et les rires des poissons qui passaient en dessous.
Puis on la conduisit dans un étroit sentier et il fallut aller plus vite, se dépêcher et dévaler les marches d'un escalier, reste d'une écluse où ne passait plus aucun bateau. Ça l'amusait beaucoup : elle en profitait pour faire beaucoup de bruit dans un grand bouillonnement de bulles, elle chantonnait en éclaboussant les fougères et les mousses, et riait en éclats en faisant tournoyer comme une folle une feuille de peuplier.

C'est ainsi qu'un dimanche de Pentecôte, elle passa à 11 heures moins cinq à l'écluse n°25. Un soleil printanier réchauffait le vent frais. Ils étaient là tous les deux, elle et lui, appuyés à la rambarde du petit pont, la regardant courir vers un je ne sais quoi dans sa fraîcheur vive.
Ils souriaient de ce bonheur léger, de cette plume au vent et mesuraient, absorbés dans son chant, le temps qui leur restait pour ranger dans un tiroir le parfum de cette eau fleurie où dansaient des paillettes d'or.

Comme elle, ils ne savaient où les menait leur vie mais ils vivaient ce moment en sa plénitude. C'était plus qu'il n'en fallait pour mettre entre guillemets : "
il est 11 heures moins 5 à l'écluse n°25 " .


© lp - inédit - 1999


évasion bleue

------ Žvasionbleue

il est venu
je ne l'avais pas appelé.
- tout de même, l'herbe est verte ailleurs mais lui ne voit que le bleu du ciel, le gris des nuages.- la mer lui manque.

il est venu
s'est installé dans ma maison
c'est tout juste s'il ne s'est pas niché dans mon lit.

c'est vrai que j'avais bien envie d'un amant mais lui, nu ou habillé, il est aussi lourd qu'un galet dans la poche.
- au moins, un galet, c'est lisse et poli, doux à la caresse, tandis que lui, on ne sait pas par quel bout le prendre ... il ne pouvait même pas servir de presse-papiers car il ne tenait pas en place.

je l'ai logé dans la chambre d'ami
j'ai installé son fauteuil face au mur
lui ai mis une sandale à chaque pied
des coquillages au parfum d'algues

sur le mur,
une affiche de la mer
--- bleue
incroyablement
--------- bleue
avec un ciel
------------- bleu
incroyablement
--------- bleu
et un tout petit nuage
-- gris
incroyablement
--------- gris

j'ai refermé doucement la porte.
- il pleuvait sur la ville.


© lucie petit - inédit - déc. 1997 (Antoing)



connais-tu la mer des Graveurs ?

--------- mer graveurs


J'ai visité la mer des Graveurs.
C'est une mer modeste mais très importante par ses œuvres. En grande partie d'un noir d'encre, elle présente aussi des taches de couleurs bien séparées les unes des autres : chacun doit choisir sa couleur ...
Elle affiche la tête à l'envers : c'est l'habitude de regarder son reflet dans le ciel.

Elle aime les nuages blancs qui jouent dans son eau avec les poissons, mais ce qu'elle aime le plus, c'est la pluie qui tombe en fines rayures et les herbes de la berge qui se penchent sur elle.

Elle fait parfois des vagues pour bien montrer qu'elle est là et aussi parce qu'elle aime les caresses du vent. Il y a un tas de choses qui flottent portant des signes mystérieux, toutes petites parfois ou très grandes, ou d'autres en plusieurs morceaux qui s'assemblent comme un puzzle ...

Voilà ce que j'ai vu de la mer des Graveurs. Je crois qu'elle s'amuse beaucoup ...


à JC
© lucie Petit - inédit - 2008


de Chat et d'Autres

--------------- de chat .



Le Chat, rayé comme un bourdon, rêve paisiblement sur les genoux de James. Absorbé par son travail sur son ordinateur, celui-ci ne remarque pas que les murs de son appartement ont disparu et qu'il flotte au 12ème étage, avec du vide autour de lui.
Trouvant qu'il fait un peu frais, James rapproche le radiateur et ferme la porte du frigo. Avec une écharpe autour du cou et le chat sur les genoux, ça doit aller, il peut continuer à travailler.

A ce moment, un ange de mésaventure passe auprès d'eux. Le Chat, tous ses poils hérissés, s'accroche à l'écharpe, James fait un écart et les voilà tous trois, le Chat, l'ordinateur et lui, en train de descendre lentement en faisant des ronds dans l'air.

A hauteur du 6ème, une jeune fille égrène sagement Debussy. Au dessus du piano, un bouquet de roses et une souris grise écoutent avec attention. James dérive doucement vers la jeune fille. Il la regarde avec ravissement. Le Chat s'installe près de la souris et mâchonne un pétale de rose.

L'ordinateur, lui, continue à descendre. Au moment exact où il arrive en bas, le piano entame une valse lente. James et la jeune fille dansent, la souris n'ose pas danser car le chat est toujours là, les roses secouent leur parfum. Le Chat donne de temps en temps un coup de langue râpeuse à la souris, juste ... juste pour avoir le goût.

Tout en bas, une araignée tape sur le clavier de l'ordinateur, un fil emballe des couleurs qui serviront demain. Un arbre se penche : il attend les racontars du passeur de mots.


© lucie petit - inédit - 2003/2008



Fleurs de bitume

Mais, tu le sais, les villes n'aiment guère les roses et les fleurs de bitume surgissent dans leur espace. Gaston Compère. le Torticolis de la girafe.


---------------- Brux.ax2
------------------------------- xavier a.


Les fleurs de bitume n'ont pas besoin de lumière.
Elles fleurissent la nuit et préfèrent les néons.
Les néons font de jolies enseignes de toutes les couleurs qui clignotent aux façades noires des villes. Les espaces des villes ne connaissent pas les roses. Ils connaissent les filles de joie qui arpentent le bitume sur leurs hauts talons aux lèvres rouges. Mais, tu le sais, les néons verts les rendent maladives comme une rose dans la ville.
Les lèvres rouges attirent le client,
le client qui plonge dans le décolleté, dans le décolleté de la rue. Le client rêve déjà à son plaisir. Il se fout de la fille et de la rose rouge piquée dans son décolleté,
avec sa courte jupe verte, ses bas noirs,
ses lèvres rouges comme une rose, une rose de ville violente et vulgaire, sensuelle et attirante.
Les roses roses mousseuses, doucement parfumées comme une armoire de grand-mère, se cachent dans les jardins de campagne, les jardins de curé bien rangés, les jardins de curé qui font semblant de ne pas connaître les fleurs de bitume
celles qu'on voit la nuit sous les néons roses ou verts ...
la nuit, les jardins de curé ferment les yeux.


© lucie petit - inédit - 1997


le vent et le marbre

0777.JGoor
comme un vol de gerfauts - détail - Jean Goor



Le vent s’est mis en tête de briser le silence du marbre.


Il l’entoure, le harcèle, geint à ses côtés, tourbillonne de haut en bas, de long en large, glisse sur la surface lisse, n’arrive pas à accrocher, polit et repolit sans cesse.

Petit à petit, on entend poindre un gémissement, un sifflement léger, une douce plainte. Un chant s’élève, tendre d’abord, et qui s’enfle, se renforce, va de l’aigu au mezzo forte, se gonfle dans les basses et se transforme en sourd grondement. L’air vibre en accordance, tout se fige en effroi. Puis éclate un hurlement de rage qui s’éteint brusquement.

Et le vent s’éloigne déconfit, laissant derrière lui un bloc de silence imperturbable dont la peau fraîche et sereine invite à la caresse.


© lucie Petit - inédit - déc.1997


quatuor

quatuor
auteur du dessin inconnu


le texte :

super ! crie l'oiseau victorieux devant les trois chats vexés.
ça fait 3576 chats qui n'ont pu m'écharper. je suis le plus fort et le plus beau des oiseaux. je chante mieux que tout autre et je suis le Roi des Chantres de ce bois. ne regardez pas mon plumage : je chante mieux que la chatte du voisin et même si je chaparde les petites cuillères, aucun charlatan ne m'arrachera les moustaches.

pffff, pépie le chat de droite. il serait oiseux de discuter avec ce volatile imbécile, alors que je viens de déguster, en me léchant les babines, un ramier rapiécé qui n'a laissé que du rouge sur ce crépis consternant.

moi, dit le chat-milieu, j'ai craché les plumes de l'oiseau-bleu en un petit tas bleu, juste à côté de moi. il était bleu de frousse.

alors, dit le chat-gauche, gauchement intimidé, j'ai dû me contenter d'une toute petite mésange qui se prenait pour un ange sur la manche d'un épouvantail. un épouvantable épouvantail vantant, vaille que vaille, les vertus d'un éventail.


© lp - 1998