%user_javascript%
24/08/11 19:04
mes textes --------
Il avait toujours dit qu'il partirait,
sa valise était prête.
Ses amis lui disaient :
- t'as plus l'âge ...
Mais quand un enfant grave
lui offrit un ballon bleu,
il endossa son manteau décrépi,
laissa là sa valise remplie
de poussière et de sable
et suivit le poisson volant,
l'outremer, ciel et marine,
tous les mots écrits à l'encre
bleue et aussi les bleus
à l'âme et au cœur
jusqu'au pied d'un arbre
rouillé, immobile, qui semblait
dire : va, retourne là-bas
où l'on t'attend. Il regarda
en arrière : là-bas, très loin,
s'agitait un minuscule
drapeau bleu.
© texte Lucie Petit - empreinte bleue du mois d'août 2011
inspiration trouvée dans une photo de Boris Pasmonkov - merci à lui !
12/08/11 10:56
rencontres
C'est épique, prophétique, grandiloquent... ça date de 1895. Un peu démodé, à la charnière entre deux mondes et préparatoire à de nouvelles formes de poésie, c'est puissant, prémonitoire, angoissant.
Et, quelque part, cela résonne étrangement avec ce qui se passe autour de nous actuellement.
Les villes tentaculaires - Émile Verhaeren
---------------- 
Les Villes tentaculaires ont été précédées par Les Campagnes hallucinées (1893) et s'ouvrent par un poème intitulé La Plaine.
LA PLAINE (extraits)
"
La plaine est morne, avec ses clos, avec ses granges
Et ses fermes dont les pignons sont vermoulus,
La plaine est morne et lasse et ne se défend plus,
La plaine est morne et morte -- et la ville la mange.
... /
Dites ! le repos tiède et les midis élus,
Tressant de l'ombre pour les siestes,
Sous les branches, dont les vents prestes
Rythment, avec lenteur, les grands gestes feuillus.
Dites, la plaine entière ainsi qu'un jardin gras,
Toute folle d'oiseaux éparpillés dans la lumière,
Qui la chantent, avec leurs voix plénières,
Si près du ciel qu'on ne les entend pas.
Mais aujourd'hui, la plaine ? -- elle est finie ;
La plaine est morne et ne se défend plus :
Le flux des ruines et leur reflux
L'ont submergée, avec monotonie.
...
"
L'ÂME DE LA VILLE (extraits)
"
...
Et par les quais uniformes et mornes,
Et par les ponts et par les rues,
Se bousculent, en leurs cohues,
Sur des écrans de brumes crues,
Des ombres et des ombres.
... /
Ô les siècles et les siècles sur cette ville,
Grande de son passé
Sans cesse ardent -- et traversé,
Comme à cette heure, de fantômes !
Ô les siècles et les siècles sur elle,
Avec leur vie immense et criminelle
Battant -- depuis quels temps ? --
Chaque demeure et chaque pierre
De désirs fous ou de colères carnassières !
...
"
LES USINES (extraits)
"
...
Par à travers les faubourgs lourds
Et la misère en pleurs de ces faubourgs,
Et les troubles et mornes voisinages,
Et les haines s'entrecroisant de gens à gens
Et de ménages à ménages,
Et le vol même entre indigents,
Grondent, au fond des cours, toujours,
Les haletants battements sourds
Des usines et des fabriques symétriques.
...
"
LA BOURSE (extraits)
"
Comme un torse de pierre et de métal debout
Le monument de l'or dans les ténèbres bout.
... /
De l'or ! -- boire et manger de l'or !
Et, plus féroce encor que la rage de l'or,
La foi au jeu mystérieux
Et ses hasards hagards et ténébreux
Et ses arbitraires vouloirs certains
Qui restaurent le vieux destin ;
Le jeu, axe terrible, où tournera autour de l'aventure,
Par seul plaisir d'anomalie,
Par seul besoin de rut et de folie,
Là-bas, où se croisent les lois d'effroi
Et les suprêmes désarrois,
Éperdument, la passion future.
Comme un torse de pierre et de métal debout,
Qui cèle en son mystère et son ardeur profonde
Le cœur battant et haletant du monde,
Le monument de l'or dans les ténèbres bout.
"
LE BAZAR (extraits)
"
...
C'est un bazar tout en vertiges
Que bat, continûment, la foule, avec ses houles
Et ses vagues d'argent et d'or;
C'est un bazar tout en décors,
Avec des tours, avec des rampes de lumières;
C'est un bazar bâti si haut que, dans la nuit,
Il apparaît la bête et de flamme et de bruit
Qui monte épouvanter le silence stellaire.
"
LA RÉVOLTE (extraits)
"
...
Tous les joyaux du meurtre et des désastres
Étincellent ainsi, sous l'œil des astres;
La ville entière éclate
En pays d'or coiffé de flammes écarlates;
La ville, au vent des soirs, vers les lointains houleux
Tend sa propre couronne énormément en feu;
Toute la rage et toute la folie
Brassent la vie avec leur lie,
Si fort que, par instants, le sol semble trembler,
Et l'espace brûler
Et la fumée et ses fureurs s'écheveler et s'envoler
Et balayer les grands cieux froids.
-- Tuer, pour rajeunir ou pour créer;
Ou pour tomber et pour mourir, qu'importe !
Passer; ou se casser les poings contre la porte !
Et puis -- que son printemps soit vert ou qu'il soit rouge --
N'est-elle point, dans le monde, toujours,
Haletante, par à travers les jours,
La puissance profonde et fatale qui bouge !
"
et Verhaeren de conclure le recueil par un texte intitulé
VERS LE FUTUR (extraits)
'
...
Et c'est vous, vous les villes,
Debout
De loin en loin, là-bas, de l'un à l'autre bout
Des plaines et des domaines,
Qui concentrez en vous assez d'humanité,
Assez de force rouge et de neuve clarté,
Pour enflammer de fièvre et de rage fécondes
Les cervelles patientes ou violentes
De ceux
Qui découvrent la règle et résument en eux
Le monde.
... /
Renaîtront-ils, les champs, un jour, exorcisés
De leurs erreurs, de leurs affres, de leur folie;
... /
Referont-ils, avec l'ancien et bon soleil,
... /
Un monde enfin sauvé de l'emprise des villes ?
Tous les extraits ont été pris dans une édition de La bibliothèque GALLIMARD - 2006 - Lecture accompagnée par Danièle Marin et Nicole Randon, présentant de nombreux parallèles avec des textes de Baudelaire.
Photographie du film Métropolis de Fritz Lang, 1927.