
Shi Bo ● la sincérité est la Voie du Ciel. (Confucius, 551-479 av.J-C.)

blottie dans mon oeuf,
j'attends.
c'est là que tout commence.
quand un arbre grandit, il gagne sur l'attente, ses racines avancent d'un pas.
moi, je grandis aussi.
maintenant j'attends qui.
je joue aux cartes,
je compte les années qui passent entre deux cartes. un peu de ciel me dégringole sur la tête.
mais l'arbre attend toujours, accroché à sa terre.
il regarde les oiseaux, il numérote ses feuilles.
maintenant j'attends quoi.
envie de crier.
un orage ______ l'arbre aussi attend.
j'encadre les rires d'enfants, quelques riens en larmes se perdent dans le canal.
l'arbre attend une couronne.
il croit au vent.
il y a un vélo devant la porte.
je fais des ronds de vélo.
ça ne va pas loin mais ça bouge.
maintenant je n'attends plus.
je mets les riens, les rires, les cartes dans la soute à bagages. Je mets le vélo dans le creux de ma main et je le pousse
très ___ doucement.
© lucie petit ( texte et illustration) - inédit - fév.2006

Nos regards déjeûnent
de quelques voiliers
passant sur le chenal
qui relie l'invisible
au réel
◆
Nu continent d'incertitudes
dont la géographie
se perd
en nos estuaires
◆
Ne jamais quitter
les rives éclatantes du vrai
qui nous guident
même quand nos yeux portent
le bandeau des doutes
◆
S'abandonner
au bruit régulier du râteau
si de trop grosses vagues
font déborder
l'étang de l'être
En embrassant ses barques
la rive allume le monde
qui
vers l'insoupçonné
rame
◆
île du dedans
pétillante
dans la coupe du vent
◆
qui le matin
lessive le grand drap de la mer
avant le passage des poètes
◆
qui
à marée basse
s'habille d'algues courtes
et de parfums
insubmersibles
◆
qui
lors des tempêtes du doute
interroge les cartes
ex démesurément la lumière -
éd. l'arbre à paroles - frontispice de Luce Guilbaud - 2003

pourquoi la mer
veut-elle escalader les falaises et les digues ?
veut-elle savoir où vont ces oies sauvages qui passent au ras des vagues en jacassant ?
mais toujours quelque chose l'arrête, forcée à reculer sans cesse
et elle reste là avec, en travers de la gorge, une prairie, une barrière, qu'elle tousse et crache en bousculant les navires
de la hune, le mousse ne voit à l'horizon que l'or du couchant et ce minuscule cerf-volant qui joue avec la vague et le vent
un poisson saute hors de l'eau et cueille l'hiver à pleine bouche. la mer et le ciel se touchent en gris sombre là-bas au loin.
les oies reviendront au bleu.
© lucie petit - inédit - août 2006


© lp
La mer quand elle a fait son lit sous la lune et les étoiles
et qu'elle veut sombrer tout à fait dans le sommeil ou dans l'extase
la mer quand les poissons ont trouvé une autre route
pour tirer la soie du cocon et gagner leur temps de paresse
la mer quand plus rien ne la retient d'en faire à sa tête
le contrat des Compagnies maritimes ni le traité des Eaux territoriales
ni le cours du baril ni celui du dollar
la mer enfin quand elle peut se ranger pour de bon et voyager incognito
ne descend pas à l'hôtel comme on pourrait s'attendre
de la part d'une personne de son importance, non
car elle n'a rien à voir avec les chambres de hasard
et peu lui importe que des princes y soient descendus
la mer comme tout ce qui cherche mesure à sa soif ne descend pas, elle monte
elle monte dans les trains à petite vitesse les derniers survivants de l'ère vagabonde
à pratiquer le précepte bouddhique du voyage
et qui vont de gare en gare abandonnées dans la bruyère pour le plaisir de quelques vaches
elle monte dans les collines pour voir les toits d'ardoise et les tuiles
et la lumière sur eux qui pêche à la ligne et le mouvement de la terre alertée
elle monte aussi dans les chambres pour saluer les femmes
qui savent aimer et dont le corps garde longtemps la chaleur des étreintes
et là, s'arrête enfin et ses vagues l'une après l'autre
se couchent dans leurs yeux
alors les femmes se lèvent car il est l'heure du café dans la cuisine
l'heure à nouveau d'affronter la houle des enfants et
ces pensées en grand tumulte
qui vont viennent se brisent en éclats de verre et toujours ressuscitent
comme cet oiseau inlassable au fond du noyer qui répète
la même question ---- deux ou trois mots seulement ----
et le cœur est au large ...
---- Mère, que disais-tu déjà ?
(J'ai vu bouger tes lèvres) et ces yeux, qui te les a changés ?
les portes de la mer - ex. Eloge pour une cuisine de province
Poésie / Gallimard

l'ours a mis une cage dans sa tête
et s'y est enfermé ____ seule une
plume d'oiseau bleu pourrait en
effacer les barreaux _ mais l'ours
ne connait pas son langage
comment connaître la langue des
signes quand on s'obstine à garder
les yeux fermés ?
© lucie petit - 2000 - inédit
en écho à un texte paru sur mots tessons

je regarde, désemparée
cet arbre solitaire, encore fluet,
que j'ai planté,
nourri de mes espoirs,
arrosé de mots bonheur.
s'il ne pousse pas droit
vers le ciel éclairé,
le mot coupable
hante le cœur et les pensées.
que reste-t-il à l'inquiétude
qui voudrait construire
un rempart bien inutile
à ce bois vert qui veut trouver
seul le chemin ?
Lucie Petit - 1997

___ Taciturne est le toit, tellement qu'il écoute