août 2006
Li Ch'ing-Chao

Poétesse chinoise (1084?-après 1141)


Sur l'air de "I-chien-mei"

Le parfum des lotus rouges faiblit
__ déjà la natte sent la fraîcheur d'automne
Ma robe de soie légèrement dégrafée
__ je monte sur la barque d'orchidée
De quel nuage attendre un message ?
__ Au passage d'oies sauvages
____ seule la lune inonde le pavillon d'Ouest

Les fleurs s'éparpillent
__ au gré du vent au gré de l'eau
Une même pensée partagée
Deux tristesses séparées
____ et cet ennui
A peine chassé des sourcils
Le revoici à la pointe du cœur


ex ENTRE SOURCE ET NUAGE
voix de poètes dans la Chine d'hier et d'aujourd'hui
François Cheng - éd. Albin Michel 2002

Chaque poète est présenté avec une courte notice biographique



calligraphie.chin.2
Shi Bo la sincérité est la Voie du Ciel. (Confucius, 551-479 av.J-C.)

l'attente


attente

blottie dans mon oeuf,
j'attends.
c'est là que tout commence.

quand un arbre grandit, il gagne sur l'attente, ses racines avancent d'un pas.
moi, je grandis aussi.

maintenant j'attends qui.

je joue aux cartes,
je compte les années qui passent entre deux cartes. un peu de ciel me dégringole sur la tête.

mais l'arbre attend toujours, accroché à sa terre.
il regarde les oiseaux, il numérote ses feuilles.

maintenant j'attends quoi.

envie de crier.
un orage
______ l'arbre aussi attend.
j'encadre les rires d'enfants, quelques riens en larmes se perdent dans le canal.
l'arbre attend une couronne.
il croit au vent.

il y a un vélo devant la porte.
je fais des ronds de vélo.
ça ne va pas loin mais ça bouge.

maintenant je n'attends plus.

je mets les riens, les rires, les cartes dans la soute à bagages. Je mets le vélo dans le creux de ma main et je le pousse

très
___ doucement.


© lucie petit ( texte et illustration) - inédit - fév.2006



Anne-Marielle Wilwerth

__________main.eauTD
____________________ © Tanguy Dohollau


Nos regards déjeûnent
de quelques voiliers
passant sur le chenal
qui relie l'invisible
au réel



Nu continent d'incertitudes
dont la géographie
se perd
en nos estuaires



Ne jamais quitter
les rives éclatantes du vrai
qui nous guident
même quand nos yeux portent
le bandeau des doutes



S'abandonner
au bruit régulier du râteau
si de trop grosses vagues
font déborder
l'étang de l'être



vign.eauTD2



En embrassant ses barques
la rive allume le monde
qui
vers l'insoupçonné
rame



île du dedans
pétillante
dans la coupe du vent



qui le matin
lessive le grand drap de la mer
avant le passage des poètes



qui
à marée basse
s'habille d'algues courtes
et de parfums
insubmersibles



qui
lors des tempêtes du doute
interroge les cartes



vign.eauTD1




ex démesurément la lumière -
éd. l'arbre à paroles - frontispice de Luce Guilbaud - 2003


l'arbre de paix

__________arbre.Nic.0403
____________________© Nicolas Grégoire


quittant son île déserte
l'arbre de paix a décidé de parcourir le monde
_____son pas lourd ébranle le sol
tiens, le bruit du canon se rapproche, se dit le monde et chacun fourbit ses armes et chacun garde dans le coeur un dieu Meilleur
l'arbre de paix offre alors ses plus jolies fleurs ______ceux qui les cueillent en font des couronnes pour les héros de la race Supérieure
lasses, les feuilles de l'arbre de paix se frottent en un murmure de source
tiens, se dit le monde, notre langue est Plus Sonore ____ nous en ferons des chants de guerre
l'arbre de paix abandonnant fleurs et feuilles, les marchands d'armes piétinent cet automne en se frottant les mains

découragé, l'arbre de paix retourne sur son île où trois corbeaux accrocheront à ses branches des traités caduques et des mots de poètes.



© lucie Petit - inédit - 2001


migration



tanguy.stbrieuc
© Tanguy Dohollau


pourquoi la mer
veut-elle escalader les falaises et les digues ?
veut-elle savoir où vont ces oies sauvages qui passent au ras des vagues en jacassant ?
mais toujours quelque chose l'arrête, forcée à reculer sans cesse
et elle reste là avec, en travers de la gorge, une prairie, une barrière, qu'elle tousse et crache en bousculant les navires

de la hune, le mousse ne voit à l'horizon que l'or du couchant et ce minuscule cerf-volant qui joue avec la vague et le vent

un poisson saute hors de l'eau et cueille l'hiver à pleine bouche. la mer et le ciel se touchent en gris sombre là-bas au loin.

les oies reviendront au bleu.


© lucie petit - inédit - août 2006


un peu de cendre

coquelicot.3.0400
© Anne Slacik



un peu de cendre sur l'herbe
le papillon se pose et s'en va

vite
fourrer dans un sac douceur et tendresse
vider les armoires
creuser le silence
effacer les traces

tu meurs deux fois
je ramasse ce qui tombe

____________________________________fermer

____________________________________demain, après
____________________________________je pourrai prendre le chat dans mes bras
____________________________________et te chercher dans ses yeux




ex.
un coquelicot sur le coeur - 2004

© Lucie Petit


Guy Goffette

mer
© lp



La mer quand elle a fait son lit sous la lune et les étoiles
et qu'elle veut sombrer tout à fait dans le sommeil ou dans l'extase
la mer quand les poissons ont trouvé une autre route
pour tirer la soie du cocon et gagner leur temps de paresse
la mer quand plus rien ne la retient d'en faire à sa tête
le contrat des Compagnies maritimes ni le traité des Eaux territoriales
ni le cours du baril ni celui du dollar
la mer enfin quand elle peut se ranger pour de bon et voyager incognito
ne descend pas à l'hôtel comme on pourrait s'attendre
de la part d'une personne de son importance, non
car elle n'a rien à voir avec les chambres de hasard
et peu lui importe que des princes y soient descendus
la mer comme tout ce qui cherche mesure à sa soif ne descend pas, elle monte
elle monte dans les trains à petite vitesse les derniers survivants de l'ère vagabonde
à pratiquer le précepte bouddhique du voyage
et qui vont de gare en gare abandonnées dans la bruyère pour le plaisir de quelques vaches
elle monte dans les collines pour voir les toits d'ardoise et les tuiles
et la lumière sur eux qui pêche à la ligne et le mouvement de la terre alertée
elle monte aussi dans les chambres pour saluer les femmes
qui savent aimer et dont le corps garde longtemps la chaleur des étreintes
et là, s'arrête enfin et ses vagues l'une après l'autre
se couchent dans leurs yeux
alors les femmes se lèvent car il est l'heure du café dans la cuisine
l'heure à nouveau d'affronter la houle des enfants et
ces pensées en grand tumulte
qui vont viennent se brisent en éclats de verre et toujours ressuscitent
comme cet oiseau inlassable au fond du noyer qui répète
la même question ---- deux ou trois mots seulement ----
et le cœur est au large ...


---- Mère, que disais-tu déjà ?
(J'ai vu bouger tes lèvres) et ces yeux, qui te les a changés ?

les portes de la mer - ex. Eloge pour une cuisine de province
Poésie / Gallimard


l'ours en cage

---- cage


l'ours a mis une cage dans sa tête
et s'y est enfermé
____ seule une
plume d'oiseau bleu pourrait en
effacer les barreaux
_ mais l'ours
ne connait pas son langage

comment connaître la langue des
signes quand on s'obstine à garder
les yeux fermés ?



© lucie petit - 2000 - inédit

en écho à un texte paru sur
mots tessons

inquiétude


0


je regarde, désemparée
cet arbre solitaire, encore fluet,
que j'ai planté,
nourri de mes espoirs,
arrosé de mots bonheur.

s'il ne pousse pas droit
vers le ciel éclairé,
le mot coupable
hante le cœur et les pensées.

que reste-t-il à l'inquiétude
qui voudrait construire
un rempart bien inutile
à ce bois vert qui veut trouver
seul le chemin ?

Lucie Petit - 1997


Pablo Neruda

La Centaine d'amour _____ Soir / Tarde
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Mathilde, où donc es-tu ? N'ai-je pas remarqué
_________lierre
entre cravate et cœur, en bas, et vers le haut,

une vague mélancolie intercostale :
c'est que j'avais compris tout à coup ton absence.

La lumière de ton énergie m'a manqué
j'ai regardé tout en dévorant l'espérance,
regardé la maison et son vide sans toi,
il ne reste plus que des fenêtres tragiques.
_________
lierre.2 ___ Taciturne est le toit, tellement qu'il écoute
_____________d'anciennes pluies pleuvoir, comme tombent les feuilles,
_____________les plumes, et ce que la nuit garde captif : -----


et ainsi je t'attends comme une maison seule
et tu dois revenir me voir et m'habiter.
si tu ne le fais pas, j'ai mal à mes fenêtres.



Matilde, dónde estás ? Noté, hacia abajo,
entre corbata y corazón, arriba,
cierta melancolia intercostal :
era que tú de pronto eras ausente.

Me hizo falta la luz de tu energia
y miré devorando la esperanza,
miré el vacio que es sin ti una casa,
noquedan sino trágicas ventanas.

De puro taciturno el techo escucha
caer antiguas lluvias deshojadas,
plumas, lo que la noche aprisionó :


y asi te espero como casa sola
y volverás a verme y habitarme.
De otro modo me duelen las ventanas.